Actualités

Lucien Descaves aux enchères

mardi 01 dcembre 2009

Carte-lettre à Laisant Une intéressante carte-lettre écrite par Lucien Descaves en 1914 vient tout juste d’être mise aux enchères sur la toile.

Adressée au député Charles-Ange Laisant (1841-1920), cette carte reflète parfaitement l’esprit d’indépendance de Descaves, qui refusa toujours de "s’embrigader" politiquement :

17 / 02 / 1914

Cher Monsieur Laisant,

Je comptais vous voir Dimanche dernier à l’inauguration du buste de Vallès et c’est pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt. J’ai le regret de ne pas adhérer à votre Union fédérative, non pas parce que j’en réprouve les principes, mais parce que je crois que chacun d’entre nous peut les appliquer dans sa sphère, sans s’embrigader.

Bien cordialement à vous.

Lucien Descaves

Attention, les enchères se termineront ce lundi 7 décembre !


Un ouvrage en braille consacré à Lucien Descaves

mercredi 04 novembre 2009

Les Emmurés, édition 2009

Il est désormais possible de commander en ligne les nouvelles éditions de Sous-Offs et des Emmurés, publiées chez La Part Commune.

À noter aussi qu’un livre en braille consacré à Lucien Descaves est toujours disponible aux éditions Les âmes d’Atala !
Intitulé Noir et Blanc, cet ouvrage réunit la chronique du roman Les Emmurés par Jules Renard, parue au Mercure de France en Janvier 1895, ainsi qu’un extrait de la nouvelle de Lucien Descaves intitulée l’Aisance dans l’infirmité, parue dans le recueil En Villégiature (1896).
Noir et Blanc : 40 pages avec textes en gros caractères et braille, couverture réglisse uniquement embossée,
isbn : 2-914851-07-3, prix : 10 euros.
Pour le commander, merci de contacter les âmes d’Atala à : contact@zamdatala.net


Critique du Cœur Ébloui par Paul Lagrange

lundi 05 octobre 2009

Critique de la pièce Le Cœur Ébloui par Paul Lagrange, parue dans la Revue Limousine du 15 novembre 1926.

Une "première" triomphale au théâtre Daunou

Le Cœur Ébloui, par Lucien Descaves

M. Lucien Descaves, de l’Académie Goncourt, et qui appartint pendant cinq ans à la rédaction du Courrier du Centre, connaît notre beau Limousin et garde pour lui une prédilection marquée. À ce double titre et aussi pour appeler l’attention de nos lecteurs sur l’œuvre remarquable d’un de nos plus puissants auteurs, nous donnons ici une étude que M. Paul Lagrange nous adressa le 25 octobre, six jours après la première du Cœur Ébloui.
~ R.L. ~

Un événement singulier

Certes, M. Lucien Descaves, directeur littéraire du Journal, n’en est pas à son premier triomphe ! Mais dans le Cœur Ébloui, l’auteur de La Clairière, des Oiseaux de passage, de La Préférée, nous met en présence d’un événement singulier : une pièce ni scandaleuse, ni immorale, qui connaît un éclatant succès. Les applaudissements et les rappels des spectateurs, à la répétition générale, le laissaient augurer déjà. Leur jugement est ratifié par le grand public - et nous croyons sincèrement que la critique qui se fait dans les salons, les cercles, les cafés ou dans la rue, compte plus encore que celle des professionnels.

Une veuve charmante…

L’histoire est simple comme l’une de ces images d’Épinal dont Lucien Descaves lui-même sent si vivement la poésie : Une veuve tient une pension de famille pour étudiants. Elle y vit au milieu de jeunes gens qui se destinent à des carrières diverses. Elle est jeune, elle a le charme de la santé et de l’intelligence, s’ajoutant à la grâce et à la beauté. On devine que chacun de ces jeunes gens va s’éprendre d’elle avec les différents sentiments qui découlent du tempérament et du caractère de chacun. Ce sera le plus timide, le plus chevaleresque aussi dont le cœur brûlera le plus ardemment de la flamme d’amour. Mais la jeune veuve, elle le dit elle-même, n’a jamais vraiment connu l’amour avec son premier mari. Or, elle se trouve fiancée à un docteur assez prosaïque qui la chapitre à l’occasion. M. Lucien Descaves ne nous montre pas son héroïne comparant à la jeunesse brillante de ses adorateurs les mérites négatifs de son fiancé. Il est trop clair qu’elle n’a pu se défendre de le faire. Sa coquetterie réticente, le plaisir contenu, mais manifeste qu’elle reçoit des hommages de ses pensionnaires énamourés, sont de la plus sûre et de la plus fine psychologie féminine.

Un désespoir…

Mais abrégeons. Le plus épris d’entre eux ne peut se faire à l’idée qu’elle sera la femme d’un autre et que son mariage l’éloignera à tout jamais de lui. Il s’empoisonne. La jeune femme en est au désespoir. Il n’est plus question pour elle de mariage…
Ces événements s’accomplissent au moment où éclate la grande guerre. Les jeunes étudiants sont tous appelés sous les drapeaux. Leur hôtesse se sent alors comme la veuve de tous ces grands enfants que la mort prendra peut-être avant qu’ils aient goûté à la vie.
Comment, de cet holocauste, ne naîtrait-il pas dans son cœur une émulation de sacrifice ? Elle sacrifiera sa pudeur de femme. Elle ne marchandera pas ses lèvres, du moins au plus hardi des "prétendants" qui tous vont aller au rendez-vous de la mort.
On ne s’étonnera pas que Lucien Descaves, dont la sensibilité est si profonde, et dont un fils très aimé et digne de l’être, devait payer au devoir stoïquement accepté le tribut généreux d’une vie pleine d’avenir, ait conçu un tel dénouement, si fort et si neuf, où le pathétique n’emprunte jamais rien à la convention mélodramatique.

Une magistrale leçon de moralité…

Aussi bien le public, grand juge, ne pouvait accueillir qu’avec une faveur marquée une pièce dans laquelle un écrivain qui a de la tendresse et de l’esprit à revendre, avec un sens aigu du pittoresque, a prodigué tous ses dons. J’ajoute que ce n’est pas de Lucien Descaves qu’on pourra écrire qu’aux œuvres de sa maturité manquent la verve et l’éclat de celles de sa jeunesse. Le Cœur Ébloui est d’une vigueur toute juvénile. Un mouvement extraordinaire, une ingéniosité d’invention qui étonne, qui amuse et qui touche dans les moindres péripéties, avec un esprit… - ne cherchons pas de qualificatif - l’esprit de Lucien Descaves, c’est tout dire. Et le dialogue ne séduit pas seulement par l’aisance légère du ton, par l’imprévu des réparties, mais par un réalisme de haute manière qui est celle des poètes, bien que je ne sache pas que l’auteur ait rimé jamais.
Mais Descaves n’a pas seulement apporté à la salle Daunou une œuvre forte et belle. Il a fait une bonne besogne de moralité au théâtre en donnant magistralement l’exemple. Disons que l’enthousiasme - j’assure que le mot n’excède pas ma pensée - avec lequel les spectateurs électrisés applaudissent la pièce, est tout à leur honneur. Réjouissons-nous : on est fatigué, à la fin, de ces élucubrations malsaines où l’immoralisme de parti-pris paraissait le "poncif" des théâtres d’avant-garde et même des autres. De répugnantes exhibitions, sous le prétexte d’art affranchi n’ont, en fait, rien à voir avec l’art.
Lucien Descaves a pris soin, lui-même, de faire entendre qu’il se dispense d’un autre étalage, également déplaisant : celui du patriotisme à rendement escompté qui exploite des sentiments que la pudeur du cœur n’aime pas voir affichés sur une scène où ce patriotisme est d’une maladresse horripilante. Par contre, il a bien mérité des Français qui tiennent à ce que l’étranger nous respecte, en prouvant que des personnages tératologiques, engagés dans une action invraisemblable, à force de grossièretés et de laideurs, ne sont pas exclusivement ceux-là qu’il nous plaît de voir produits sur la scène.

~ Paul Lagrange ~


On a fêté Lucien Descaves, car on aime qu’un critique sévère, se conforme dans ses œuvres aux principes de sa critique. Descaves montre qu’on peut faire du théâtre passionné et sain. Nous ne saurions trop convier nos lecteurs à aller applaudir le Cœur Ébloui à Paris, comme à Limoges. Ils y retrouveront la forte personnalité de Descaves que le ministre de la guerre cassa jadis de son grade pour avoir écrit Sous-Offs, et dont plusieurs pièces, comme La Clairière, firent tant de bruit.

M. Lucien Descaves nous confie…

Malgré la surcharge qu’ajoutent deux répétitions par jour à un labeur déjà accablant, M. Lucien Descaves accueillit fort aimablement le rédacteur en chef de La Revue Limousine et l’honora d’une confidence inédite :


Voici un détail que votre revue sera la première à publier :

Le Cœur Ébloui paraîtra le 11 décembre dans l‘Illustration. Le 4e acte contiendra une scène non représentée au théâtre Daunou - pour des raisons que je ne dois pas divulguer - mais qui sera jouée ailleurs, à Bordeaux, à Limoges sans doute… Ceci vous explique que certains critiques aient senti que ce dernier acte laissait quelque chose à désirer. D’ailleurs, c’est là une règle : on ne fait jamais jouer la pièce qu’on a écrite !… Là aussi, il y a loin de la coupe aux lèvres !

Et comme nous demandions à l’académicien ses préférences parmi son œuvre :

Mes préférences vont à La Clairière et Oiseaux de passage, que j’ai faites avec Donnay. Nous en avons, d’ailleurs, une troisième en train…

Ainsi parla Lucien Descaves qui voulut bien adresser à ses lecteurs limousins le souvenir autographe que vous verrez ci-dessous et où il rappelle sa longue collaboration à la presse limousine.
~ R.L. ~

La presse parisienne publie chaque jour de nouveaux et sincères éloges sur le Cœur Ébloui. Robert de Flers dit, dans le Figaro, que "M. Lucien Descaves vient de remporter le plus grand succès de sa carrière" ; Edmond Sée parle de "l’assainissement de l’art dramatique contemporain" ; Pierre Nozière ajoute qu’il entendit là "quatre actes simples, intelligents, émus, dont la sensibilité fait songer à Dickens et Alphonse Daudet". Ajoutez à cela l’admirable critique de G. de Pawlowski et vous comprendrez pourquoi notre distingué collaborateur, M. Paul Lagrange, a tenu à présenter à nos lecteurs cet événement dramatique.


Critique des Emmurés par Jules Renard

dimanche 04 octobre 2009

Critique des Emmurés (1894) sous forme d’un dialogue, écrite par Jules Renard pour le Mercure de France en Janvier 1895.

Noir – M. Descaves a commencé son livre en janvier 1890 pour le finir en décembre 1893. Combien dois-je mettre d’heures à le lire ce qu’il met quatre années à écrire ?

Blanc – Soyez large. D’ordinaire, ne vous préoccupez-vous pas de l’épaisseur et du poids d’un livre, de sa couverture et de son titre ? Que le temps même fasse quelque chose à l’affaire. Vous aurez une chance de plus d’être juste.

Noir – Pensez que la mode est aux petits livres légers de texte et riches de papier. Les Emmurés ont 471 pages. Quel mur ! je ne ressortirais jamais. J’entre, parce que j’ai lu Sous-Offs. Voilà un livre.

Blanc – Vous le relirez après. Il s’agit maintenant d’aveugles et non de soldats.

Noir – Pourquoi ? les soldats se vendent mieux que les aveugles.

Blanc – Précisément. M. Descaves veut répondre aux critiques qui « l’accusent de chercher le succès dans la violence et le scandale ».

Noir – Une histoire d’aveugles n’intéresse personne.

Blanc – Elle intéresse d’abord les aveugles. Elle intéresse leurs parents, leurs amis, ceux qui les plaignent et ceux dont ils piquent la curiosité, les musiciens, les physiologistes, les éducateurs, les philanthropes. Elle intéresse la société, l’humanité, rien que ça.

Noir – Pardon, vous intéresse-t-elle ?

Blanc – Oui, comme œuvre d’art.

Noir – M. Descaves n’est-il pas un naturaliste obstiné ?

Blanc – C’est un écrivain qui aime la littérature, qui lit beaucoup, préfère ceci à cela, selon son droit, et s’efforce de comprendre les esprits les plus opposés, avec un culte pour Flaubert et du goût pour M. Maeterlinck.

Noir – Comment peut-il traiter des aveugles après M. Maeterlinck ?

Blanc – Pour cette raison que M. Maeterlinck ne « traite » pas des aveugles. L’éducation des siens reste à faire. Leur vie est enfantine, leurs sens mal cultivés. Ils ne distinguent point le bruit d’une feuille morte du bruit des pas. Ils n’ont jamais l’orgueil d’aveugles diplômés. Ils regrettent d’être aveugles. Ils croient que les yeux en connaissent plus que les mains, et qu’il faut voir pour aimer, voir pour pleurer. Ils ne savent rien sous leurs pauvres yeux morts. Ils ont peur de parler de leurs yeux.

Noir – C’est heureux que M. Descaves change au moins le titre.

Blanc – Par un scrupule délicat, excessif à mon avis. Mais ne lui reprochez-vous pas de spéculer sur la récente épopée de Montmartre ?

Noir – Je lui reproche ses pages du début, son écœurante description du jardin de la cécité. Et, il la trouve terne. Il imagine encore, pour nous monter ces yeux de plus près, « quelque déjeuner interrompu de cannibales, des œufs entamés, oubliés dans les coquetiers orbitaires ou concassés à ce point que l’écale même n’est plus là pour attester qu’ils ont été gobés. Certains, décalottés, exhibent des blancs durs et couvés sous la pellicule en lambeaux. D’autres, au fond desquels l’albumine et le jaune se confondent, semblent avoir été battus par une mouillette désordonnés, qui aurait entrainé, en se retirant, des glaires. Pareillement, en des yeux où c’est le glauque qui prédomine, on dirait d’absinthes-orgeat passionnément agitées. » Pouah !

Blanc – Voulez-vous qu’il peinture fadement, comme lys et rose, ce que rien n’égale en horreur ?

Noir – Je veux qu’il se modère. Son livre est une débauche d’images. Chaque idée simple se double d’une image. Et M. Descaves ne domine pas l’image. Elle ne lui sert plus de complément lumineux. Elle l’assaille. Il la subit. Il en est la proie. De là ces erreurs : « des larmes à revendre, deux fontaines qui coulent sans discontinuer, comme si on les remplissaient la nuit, afin de pouvoir offrir, le jour, des tournées d’afflictions ! »… « Deux bras l’étreignirent et un visage tiède le sauça de larmes. »

Blanc – Oui, mais ces trouvailles : « ses gros doigts en bourrelets de croisée… le petit marteau de la mort frappait un dernier coup, le coup du commissaire-priseur qui adjugerait une âme… quelqu’un dont l’aveugle discernait la présence au voile fugitif, à l’espèce de toile d’araignée qui lui avait effleuré la figure. »

Noir – Oui, mais des bizarreries : « l’indulgence, la sainte, la praticable, la purifiante indulgence à l’odeur de souffre… le clairon fanatique continuait de brouter ses sonneries. »

Blanc – Oui, mais cette perle : « ce silence qui n’appartient qu’à la province, où l’économie commence au bruit. » Et ses louables efforts pour rendre la voix, l’indescriptible voix humaine.

Noir – Théophile Gautier dut y renoncer. Accordez-moi que toutes ces métaphores alourdissent de deux cent pages ce livre dur à lire, même pour qui lirait des pierres.

Blanc – Je n’accorde plus rien, et puisque vous me poussez, je me roidis et j’admire Les Emmurés de la première à la dernière ligne. Se plaindre des longueurs, c’est avouer sa paresse. La portée des considérations musicales vous échappe ! Tant pis pour vous : apprenez la musique. Vous boudez l’auteur, parce qu’il se soucie peu de vous séduire. Au moins, le romanesque du roman vous plaît-il ?

Noir – Sans réserve. Bien, le séjour de l’aveugle Savinien Dieuleveult dans sa famille. Très bien, la figure du vieux Lourdelin. Énigmatique et gracieuse celle du petit guide Jules Neuve, la passade de l’aveugle chez la fille Clara, qui par pitié, refuse l’argent. « Je n’ai plus vingt ans, mon petit, lui dit-elle. Ça ne fait rien, va, ça te donnera toujours une idée. » Cocasses, les fiançailles de Savinien et d’Annette, leur nuit et leur voyage de noces : « Ils allaient l’un derrière l’autre, simplement unis par une petite baguette à laquelle Annette, toujours en tête, imprimait des mouvements de droite et de gauche ou de haut en bas et réciproquement, selon la nature des accidents de terrain. »
Cela dure jusqu’à ce qu’Annette, vite lasse, ait la nostalgie des regards. Elle veut voir des yeux. Elle quitte Savinien. Elle rompt par lettre, mais par une lettre originale, pointillée, que le pauvre aveugle lit avec lenteur, « s’enfonçant dans la pulpe de l’index les petites élevures pareilles à des têtes d’épingles au dos d’une pelote. »

Blanc – Et que vous semble la scène du retour ?

Noir – À la fois hardie et choquante, extraordinaire et immorale, mais d’une rare émotion. Annette rapporte l’enfant d’un autre. L’aveugle accepte la mère et l’enfant, à cause de l’enfant. Il se sent soulevé de bonne volonté, émancipé par l’amour de la créature universelle en détresse… c’est l’adultère réhabilité par la maternité… Père adjudicataire, Savinien offrira un bel exemple de solidarité humaine aux ménages stériles ou défruités… un transport d’orgueil colore vivement ses joues… « Par sa victoire sur soi-même, sur le préjugé, sur les conventions sociales, ouvrage des clairvoyants qui en perpétuent l’étroitesse et l’hypocrisie, il s’estime au-dessus d’eux, et plaint à son tour leur incurable aveuglement. »
Sur ces hauteurs la tête me tourne. Déconcerté, je demeure incrédule. J’ai envie de descendre pour me ressaisir, éplucher un dernier texte, critiquer une phrase, cet adjectif…

Blanc – Allez, vous êtes un ingrat. Ne tombez jamais que sur de pareils livres.

J. Renard


Lucien Descaves en librairie le 10 octobre

mercredi 04 novembre 2009

Les Emmurés, édition de 1894

La réédition de Sous-Offs et des Emmurés ne se sera donc pas faite attendre longtemps !

Les éditions La Part Commune ont en effet annoncé la sortie en librairie des deux ouvrages pour le 10 octobre 2009.
Quoi de mieux pour découvrir Lucien Descaves que de se plonger dans deux de ses plus grands romans ? Les sujets traités, bien que très différents (l’armée pour l’un et le monde des aveugles pour l’autre), restent emprunts d’une sensibilité et d’une écriture artiste dignes du meilleur du naturalisme fin de siècle.

Et en attendant, pourquoi ne pas lire cette belle critique des Emmurés, écrite par Jules Renard en 1895 ?


Le Chat dans la Littérature et dans les Arts

mardi 28 juillet 2009

Lettre de Paris
20 Septembre 1926

La récolte, l’été dernier, fut particulièrement abondante. Je veux parler des réponses à toutes les enquêtes ouvertes dans les journaux et dans les revues, sur des sujets divers. C’est tous les ans la même chose. Un bon questionnaire, qui ne s’adresse pas à des sourds, aide un journal à traverser les mois de vacances, pendant lesquels l’information languit un peu. C’est un aliment léger mais qui tient de la place.
J’ai déjà, pour ma part, oublié les thèmes qui ont fourni l’occasion de broder avec plus ou moins de verve, de sagesse et d’esprit, à des plumes distinguées. Si j’ai retenu seulement cette interrogation : « Pourquoi aimez-vous les chats ? » c’est parce qu’elle m’est tombée sous les yeux en même temps que je venais de recevoir une belle publication intitulée : Le Chat dans la littérature et dans l’art.
Le chat a toujours été en faveur auprès des gens de lettres et des artistes, et l’ouvrage de Mme J. Conan Fallex n’est pas unique en son objet. En 1869, le romancier et critique d’art Champfleury fit paraître un petit volume : Les Chats, illustré de dessins d’Eugène Delacroix, Manet, Viollet-le-Duc, Ribot, Morin, Kreutzberger, Grandville, Godefroi Mind, Ok’Sai, etc… La monographie de Champfleury, sans remonter jusqu’au déluge, réveillait le chat qui dort dans l’histoire de l’Égypte ancienne, où l’on trouve sa trace (vers 1668 avant J.C.), dans les vestiges d’un tombeau de Thèbes conservés au British Museum. Notre Musée égyptien du Louvre est également probant à cet égard. Le chat n’a guère inspiré les Grecs et les Romains. En France, au moyen-âge, on le regardait comme un animal diabolique hantant les sorcières. On le brûlait avec elles. Longtemps encore les campagnes furent ennemies des chats. On les taxait de sauvagerie. On les accusait de détruire non seulement les souris, les rats, les mulots, mais encore perdrix, bécasses, lièvres et lapereaux.
Un « ami des bêtes », l’auteur de L’esprit des bêtes, de Tristia, histoire des misères et des fléaux de la chasse, et du Monde des oiseaux, qu’on ne lit pas sans plaisir encore soixante-quinze ans après leur production, Toussenel enfin, avait cependant déclaré la guerre au chat !
« Je n’en rencontre jamais un en maraude, disait-il, sans lui faire l’honneur de mon coup de fusil. »
Ne nous étonnons pas, à la réflexion, de cette rigueur vis-à-vis du chat. Toussenel aimait trop les petits oiseaux pour ne pas prendre leur défense contre un animal qui ne les épargne pas. Mais il n’épargne pas non plus les souris que peut trouver bien gentille, malgré leurs méfaits, une autre âme sensible.
La vérité, c’est qu’il n’y a plus de chats sauvages dans toute l’acception du mot. Ils sont tous domestiqués et le paysan lui-même se loue de leurs services. L’été dernier, voyageant dans le Midi de la France, aux heures brûlantes du jour, je ne voyais dehors, dans les villages et les petites villes de Provence, que des chats assoupis sur les pierres chaudes. On ne les dérangeait pas. Ils étaient chez eux dehors comme au coin de l’âtre, l’hiver, et l’on ne se plaignait pas des rondes qu’ils faisaient la nuit, dans les greniers, au contraire. Ce ne sont pas seulement les compagnons de la vieillesse, du célibat et du travail sous la lampe ; on ne regrette pas qu’ils soient demeurés un peu sauvages lorsqu’ils débarrassent la maison de ses parasites. Des personnages célèbres, à commencer par le cardinal de Richelieu, ont aimé les chats. Ce dernier se divertissait à leurs gambades autour de lui… et le fait est qu’il n’y a rien de plus gracieux que les jeux des jeunes chats…, ceux précisément que Richelieu préférait au point de les congédier dès qu’ils avaient plus de trois mois. Moncrif , qui a écrit une histoire des chats, rapporte de son côté qu’un autre grand ministre, Colbert, s’entourait de petits chats qui l’amusaient. C’est un repos de l’oeil et de l’esprit. Nulle bête n’est plus plaisante en ses ébats.
Chateaubriand disait à son secrétaire d’ambassade, M. de Marcellus : « J’aime dans le chat ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s’attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons aux gouttières ; on le caresse, il fait gros dos, mais c’est un plaisir physique qu’il éprouve et non, comme le chien, une naïve satisfaction d’aimer et d’être fidèle à son maître… Le chat vit seul et n’a pas besoin de société ; il n’obéit que quand il veut, fait l’endormi pour mieux voir et griffe tout ce qu’il peut griffer. Buffon a maltraité le chat : je travaille à sa réhabilitation et j’espère en faire un animal honnête… »
Ambassadeur à Rome, Chateaubriand avait reçu du pape Léon XII un chat qu’il appelait Micetto et qui était gris roux. Un autre grand écrivain, auteur d’une Histoire de France qui n’a pas sa pareille, Jules Michelet, avait un goût aussi vif pour les chats. Sa femme nous le révèle, notamment dans L’Oiseau, encore un beau livre à relire. Champfleury raconte qu’il fut reçu un jour, dans sa jeunesse, Place Royale, où demeurait alors Victor Hugo, dans un salon décoré de tapisseries, au milieu duquel, sous un grand dais rouge, trônait un chat majestueux… celui sans doute que le poète appelle Chanoine, dans ses Lettres sur le Rhin. Théophile Gautier, en parfait disciple qu’il était, partageait la tendresse de son maître pour les chats. « Acquérir l’amitié d’un chat est chose difficile, a-t-il dit dans sa Ménagerie intime. C’est une bête philosophique, étrange, tranquille, tenant à ses habitudes, amie de l’ordre et de la propreté et qui ne place pas son affection à l’étourdie : il veut être votre ami si vous en êtes digne, mais non pas votre esclave. »
Tous les admirateurs des Fleurs du mal savent par cœur le sonnet de Baudelaire :

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui sont comme eux frileux et comme eux sédentaires.

« Je n’ai rien écrit sur les chats, confiait Prosper Mérimée, à Champfleury ; mais j’en ai élevé un très grand nombre et je crois les connaître assez bien. »
Sainte-Beuve en eut pu dire autant, lui qui laissait sa chatte se promener sur son bureau, parmi ses papiers étalés. Le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), fut le principal rédacteur de l’Histoire naturelle, publiée en 36 volumes de 1749 à 1789. Dans le sixième tome, Buffon décrit ainsi les chats : «(…) quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer.De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine (…)»
Une autre chatte, celle de Barbey d’Aurevilly, baptisée par lui Démonette, a laissé une famille qu’a recueillie Mlle Louise Read , l’exécuteur testamentaire de l’auteur des Diaboliques. Chez elle, encore aujourd’hui, les chats règnent despotiquement, en souvenir du disparu et répandent dans tout le logis une odeur ammoniacale – et les touffes de poils qu’ils perdent. On les emporte avec soi, comme si l’on s’était frotté contre de vieux manchons.
J’ai connu chez J.K. Huysmans un autre chat célèbre, Barre-de-Rouille, posé sur ses épaules dans un portrait gravé. Huysmans a magnifiquement décrit, dans un de ses romans, En rade, la mort d’un chat paralytique – le sien.
« Quel mystère que l’affection des bêtes ! » s’écrie quelque part Pierre Loti, en regardant le chat s’endormir et rêver sur la table où il écrit. « Il s’installe, non sans avoir deux ou trois fois allongé la patte, comme pour implorer la permission de descendre sur mes genoux. Et il se couche, la tête tendrement appuyée sur mon bras, avec un air de dire : « Puisque tu ne veux pas de moi tout à fait, souffre au moins cela qui ne te gêne guère. » »
Des chats… j’en ai rencontré encore un certain nombre chez François Coppée , et je comprends qu’il ait écrit sur un album de portraits que lui avait offert une dame :

Comme vous pour les chats j’ai tant de sympathies !
Chez moi j’ai vu régner de longues dynasties
De ces rois fainéants au pelage soyeux.
Et dans mon calme coin de vieux célibataire,
Toujours les chats prudents, les chats silencieux
Promènent leur beauté, leur grâce et leur mystère.

Jules Lemaître a dédié, lui aussi, un sonnet à son chat :

Mon chat, hôte sacré de ma vieille maison,
Viens te pelotonner sur mes genoux, et laisse
Que je passe mes mains dans ta chaude toison.

Le poète Mallarmé a parlé avec émotion de sa Lilith, qui avait mal posé devant le grand peintre Whistler. Devenue vieille, après avoir été superbe, elle n’avait plus que deux yeux noirs, « juste dans ce qu’il faut de noir pour leur laisser toute leur valeur. » Et Mallarmé disait encore : « Le chat va de la divinité au lapin… » Un des poètes qui ont le mieux observé les bêtes, Maurice Rollinat, a naturellement consacré un poëme au chat. Panthère du foyer, tigre en miniature. Ayant été, à la campagne, l’hôte de Rollinat, je dois dire que je n’ai vu autour de lui que des chiens. Il me semble bien que ceux-ci étaient ses préférés. Edmond Rostand a comparé, lui aussi, à un « tigre étendu sur le flanc », le petit chat noir qu’il a dépeint « effronté comme un page et extrêmement comique. » Le chat en vieillissant devient plus cruel que comique. J’en ai vu un, de ma fenêtre, prolonger pendant une demie-heure le supplice d’une souris meurtrie par lui du premier coup de patte, juste assez pour qu’elle ne mourût pas tout de suite et pût croire qu’elle lui échapperait. Quelle jouissance raffinée lui procurait cette agonie interminable ! Il finit par achever sa victime d’un coup de dent… c’est la délectation du chat que Toussenel eût abrégée, s’il avait passé par là… J’ai compris ce jour-là les représailles de Toussenel. Et pourtant, j’aime les chats… à cause qu’ils ne semblent pas faits pour être battus, comme les chiens et autres animaux domestiques.
Le livre de Mme J. Conan Fallex est enrichi de nombreux hors-textes qui nous font passer la petite revue des artistes inspirés par les chats. Défilent devant nous, soigneusement reproduits en noir, des tableaux de Breughel, de Ténires, de Gérard Dow, de Géricault ; des estampes du 17e siècle, des gravures de Coypel, Cochin, Liotard, d’après Watteau, une page d’album de Delacroix, ses dessins japonais, une aquarelle de Mérimée, un marbre de Dampt, la Démonette de Barbey d’Aurevilly, par Ostrowski, etc… On pense bien que les chats d’Eugène Lambert n’ont pas été plus oubliés que ceux de Steinlen, qui sont délicieux entre tous et suffiraient pour que le nom de cet artiste ne périt pas. Cher Steinlen ! Lui aussi faisait « patte de velours » pour toucher à ses modèles favoris ! Il les aimait pour eux-mêmes : autrement, il eut amassé une fortune en exploitant ce filon.
Parmi ceux de nos contemporains morts ou vivants qu’a signalés leur tendresse pour les chats, il est injuste de n’avoir pas fait une place à M. Paul Léautaud, qui signe Maurice Boissard des impressions, des souvenirs et des pages de critiques d’une causticité singulière. C’est lui qui fut poursuivi, au mois de Juillet dernier, à la requête de son propriétaire à Fontenay-aux-Roses, près de Paris. Que reprochait-on à Léautaud ? D’avoir converti la villa qu’il habite en refuge pour chiens et chats errants !
Ce sont, en effet, – et depuis longtemps à ma connaissance ! – les seuls auxquels l’écrivain s’intéresse. Il les ramasse, leur donne asile et ne s’en sépare plus. Ils sont chez lui – chez eux. Au moment où son propriétaire s’est fâché, Léautaud abritait dix chiens et trente-huit chats ! Pour faire vivre ses pensionnaires, Léautaud s’est maintes fois endetté ! Il se prive de tout pourvu qu’ils ne manquent de rien. Et il n’attend pour sa sollicitude aucune récompense… pas même de la société protectrice des animaux ! Quand ses locataires viennent à mourir, il les enterre au fond de son jardin. Quelques fois, le matin, quand il opère le recensement de ses chiens et de ses chats, il en trouve le nombre augmenté d’une unité… C’est que, pendant la nuit, on lui a jeté par dessus le mur une bête perdue ; et il aime mieux cela que de constater une absence. Ce monde à quatre pattes vit en bonne intelligence. Toute licence lui est laissée, et il n’en abuse pas. Et c’est pourquoi il m’eût paru naturel qu’un livre dont les chats sont les héros, fut placé sous l’invocation de ce Saint-Vincent de Paul des bêtes.


Sous-Offs enfin réédité !

samedi 25 juillet 2009

Ce 21 septembre 2009, les éditions La Part Commune rééditeront Sous-Offs, l’un des plus grands romans de Lucien Descaves, tout juste 120 ans après sa première publication !

Paru pour la première fois en 1889, ce roman antimilitariste conduisit le jeune Lucien Descaves en Cour d’Assises pour injures à l’armée et outrage aux bonnes mœurs (il fut cependant acquitté). Sous-Offs permit ainsi à Lucien Descaves d’acquérir une belle notoriété dans le monde littéraire, en révélant sa forte personnalité et son caractère indépendant.

Souhaitons à cette réédition tout le succès qu’elle mérite, car comme le souligne si justement l’éditeur, Lucien Descaves, par la généreuse virulence de sa plume, devrait trouver aujourd’hui un écho chez nos contemporains.

Qui plus est, les éditions La Part Commune projettent aussi de rééditer Les Emmurés, le très touchant roman de Descaves sur les aveugles, écrit en 1894.
Voilà de bien réjouissantes perspectives, qui permettront à tous de redécouvrir ce grand écrivain qu’était Lucien Descaves.

Pour pré-commander Sous-Offs, merci d’imprimer puis de renvoyer ce bon de commande, accompagné de votre règlement, aux éditions La Part Commune : 16, quai Duguay-Trouin - 35000 Rennes.
Les frais de port sont offerts.

Présentation par l’éditeur :

C’est Sous-Offs, paru en 1889, qui a fait connaître Lucien Descaves : un scandale a éclaté à la parution de ce roman franchement antimilitariste, qui a valu au jeune auteur et à son éditeur un procès retentissant pour injures contre l’armée. Descaves y dresse en effet le portrait satirique et sans concession de la vie d’une caserne à Dieppe. Une galerie de sous-officiers s’offre à nous, médiocres, souvent ridicules, donnant de l’univers militaire une image à la fois dérisoire et étriquée. Par son naturalisme – qui n’exclut pas une écriture artiste - ce roman nous plonge, grâce à l’évidente jubilation de son auteur, dans un certain pan de la société française de cette fin de 19ème siècle.
Proche de certaines idées qu’on qualifierait aujourd’hui de libertaires, Lucien Descaves, par la généreuse virulence de sa plume, devrait trouver aujourd’hui un écho chez nos contemporains.


Le Cinquantenaire du symbolisme à la Bibliothèque nationale

jeudi 31 juillet 2008

On ne saurait dire que le Cinquantenaire du symbolisme a manqué d’éclat. Il en a reçu de part et d’autre. La Société des Gens de Lettres a donné une réception en son honneur. Un Comité de patronage s’est réuni pour organiser banquet et manifestations commémoratifs, sans parler d’un pèlerinage à la tombe de Stéphane Mallarmé et à sa petite maison de Valvins. La presse tout entière a consacré des articles au mouvement littéraire dont l’origine n’a pas besoin de se perdre dans la nuit des temps pour que ses pionniers ne soient plus aujourd’hui qu’une poignée ; enfin la Bibliothèque nationale n’a pas reculé devant une Exposition des documents de toute sorte permettant de se faire une idée du Symbolisme dans les Lettres et les Arts, de sa naissance à nos jours. Il était jusqu’ici d’autant plus difficile aux personnes curieuses d’avoir des clartés à cet égard, que les symbolistes eux-mêmes ne tombèrent jamais d’accord.
Plusieurs, et non des moins reluisants, tel Paul Verlaine, protestèrent contre l’assimilation et jetèrent même les hauts cris quand on les enrôla sous la bannière. La croix leur suffisait. L’auteur des Fêtes galantes et de La bonne chanson demandait à un journaliste si le mot symbolisme n’était pas un mot allemand et s’il était nécessaire d’avoir lu Kant, Hegel et Schopenhauer pour traduire en vers joies et douleurs.
Grâce à l’Exposition de la Nationale et aux éclaircissements que nous ont fournis les survivants des temps héroïques et quelques bons juges triés sur le volet, nous savons aujourd’hui que peuvent être regardés comme les précurseurs du symbolisme Aloysius Bertrand, l’auteur de Gaspard de la nuit ; Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du mal ; Lautréamont, l’auteur des Chants de Maldoror, Tristan Corbière, auteur des Amours jaunes, Charles Cros, l’auteur du Coffret de Santal, Villiers de l’Isle Adam, enfin, qui fut l’ami de Stéphane Mallarmé, de Huysmans, de Verlaine, de Léon Bloy…, et de quelques autres parmi lesquels je me range.
À ces maîtres, il faut ajouter Arthur Rimbaud, le mauvais garçon de Verlaine. Les grandes dates du symbolisme seraient :
1876. L’après-midi d’un faune, de Mallarmé.
1881. Sagesse, de Verlaine.
1884. Jadis et Naguère, de Verlaine ; À rebours, de Huysmans ; Les Syrtes, de Jean Moréas, son premier recueil. Mais ni Huysmans, ni Moréas, ne se laissèrent chambrer.
1885. Les Complaintes, de Jules Laforgue ; Lendemains d’Henri de Régnier, leurs prémices à tous les deux.
Edouard Dujardin et Félix Fénéon, qui vivent encore, Dieu merci ! fondaient d’autre part, chacun de son côté, le premier : La revue Wagnérienne et l’autre La revue Indépendante, qui jouèrent un rôle important dans la diffusion des harmonies et des formes nouvelles.

À ces deux revues s’adjoignirent, l’année suivante : La Vogue, La pléiade, Le décadent, Le symboliste et, en Belgique, La Wallonie d’Albert Mockel.
Vinrent ensuite : Les Écrits pour l’art, La plume, L’ermitage, Les entretiens politiques et littéraires, Le mercure de France, sans compter les éphémères dont la conservation par des mains pieuses m’a fait plaisir dans leurs langes, parce je me rappelais les avoir vu naître, ces petites…
Les ouvrages sur le symbolisme remontant à cette époque deviennent assez rares ; lorsqu’il est donné d’en lire plusieurs l’un après l’autre, on s’étonne un peu des divergences de vues qu’ils dénotent.
Un des meilleurs historiens de l’école, Gustave Kahn les explique ainsi :
« On est d’accord un certain temps, et puis l’on va chacun de son côté ; et c’est heureux, car des esprits originaux ne peuvent pas suivre exactement la même route. Prenez les quatre écrivains qui ont formulé le symbolisme, vous verrez que leurs premières oeuvres sont déjà différentes d’esprit et de forme. Il y avait entente sur le besoin de rénovation et quelques parallélismes de vues sur les moyens. Jules Laforgue, Moréas, Paul Adam et moi étions bien différents et si nous aimions beaucoup Verlaine et Mallarmé, ils ne nous influençaient guère, sauf que Verlaine indiquait un beau retour vers la transcription sincère de l’émotion et que Mallarmé nous donnait une magnifique leçon d’indépendance et d’indifférence vis-à-vis de la mode littéraire courante. »
Les vitrines le mieux approvisionnées de témoignages étaient, naturellement, celles de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine. Le temps n’est plus, pour Mallarmé, de la raillerie et de l’incompréhension dont on l’avait abreuvé et qui ne lui causaient pas même du dégoût. J’ai été reçu chez lui, rue de Rome, le mardi, et tous ceux que j’y rencontrais gardaient de son accueil simple et cordial, de sa conversation suggestive et nuancée, un souvenir inoubliable. Longtemps professeur d’anglais dans un lycée de Paris, il vivait retiré, entre sa femme et sa fille dans un petit appartement sans luxe. Il ne fut retraité qu’en 1894 et mourut quatre ans après.

Huysmans et lui avaient assisté aux derniers moments de Villiers de l’Isle Adam.
On a vendu aux enchères, après décès du destinataire, il y a deux ans, une correspondance de Mallarmé, et tous ceux qui savent avec quel soin il cachait sa vie ont souffert de cet étalage indécent qui déshabillait un mort.
Le symbolisme avait des adeptes à l’étranger, parmi lesquels Francis Vielé-Griffin, un poète né dans l’État de Virginie, à Norfolk, et âgé aujourd’hui de 72 ans. Il a fait ses études à Paris, et je l’ai connu chez Mallarmé justement. Il avait, dès ses débuts, adhéré au vers libre et dans ses recueils Ancaeus et Joies appliqué ses théories.

Il a pris la parole à l’une des cérémonies du Cinquantenaire pour remercier Mallarmé, au nom de ses disciples, d’avoir instauré une foi, allumé un foyer dont l’Europe entière lui renvoyait les rayons.
Qu’enseignait donc cet homme « au rêve habitué »? Vielé-Griffin l’a dit : « avec la Foi, le désintéressement total, le travail scrupuleux, l’examen hardi et logique de l’instrument… La spiritualité française n’a pas de rayonnement plus pur que celui de Mallarmé ! »

Cet hommage d’un étranger ne rachète-t-il pas l’opinion de Jules Lemaître, qui disait des symbolistes : « Ça n’existe pas ! » et même celle de Verlaine qui gouaillait « Ils m’embêtent, à la fin, les cymbalistes ! L’inventeur du vers libre, c’est La Fontaine… Des vers à mille pattes, ça n’est pas français ! »
Une partie de l’Exposition du Cinquantenaire, la partie qui couvre les murs, était réservée à quelques-uns des artistes que présentait Félix Fénéon en 1886, dans sa brochure sur les impressionnistes. J’en possède l’exemplaire dédicacé à l’inventeur de l’impressionnisme J.K. Huysmans. L’ami de Mallarmé, Edouard Manet, les peintres Camille Pissarro, Claude Monet, Degas, Cézanne, Sisley, Seurat, Caillebotte, Gauguin, Renois, Signac, Berthe Morizot, Miss Cassatt, etc… dont parlait Fénéon en 1886, n’étaient pas tous - à beaucoup près, au rendez-vous du Cinquantenaire… ; mais on y voyait Gustave Moreau, Odilon Redon, Ary Renan, Puvy de Chavannes, Van Gogh, Fantin-Latour, Emile Bernard, Armand Point, Henry de Groux, Desvallières, Maurice Denis, Henri Martin, ce qui n’est point indispensable pour illustrer l’impressionnisme, mais ce qui peut suffire pour fournir à quelques tableaux une occasion de prendre l’air.


Victor Hugo chez lui, place Royale

mercredi 30 juillet 2008

Les fêtes auxquelles a donné lieu le centenaire du romantisme n’eussent pas été complètes si l’une de ces fêtes au moins ne s’était pas donnée Place des Vosges, où Victor Hugo demeura de 1833 à 1848.

La Place des Vosges s’appelait alors Place Royale. Si la maison qu’habita le poète n’est pas le berceau du romantisme (berceau qui appartiendrait plutôt à la rue Notre-Dame-des-Champs), l’immuable Place des Vosges patinée par les siècles et ayant reçu du long séjour qu’y fit Victor Hugo un surcroît de prestige, est aujourd’hui l’endroit de Paris où son souvenir serait le plus vivace, quand même que le Musée portant son nom n’existerait pas là.

Célèbre, le grand écrivain l’était déjà lorsqu’il quitta le quartier du Luxembourg pour le Marais. Il avait publié Les feuilles d’automne, Notre-Dame de Paris et Cromwell ; il avait fait représenter Hernani, Le roi s’amuse et Marion de Lorme… Mais c’est Place Royale qu’il écrivit Les Chants du crépuscule, Les voix intérieures, Les rayons et les ombres, Le Rhin… ; qu’il fit jouer Marie Tudor, Angelo, Ruy-Blas, Lucrèce Borgia
La rue Notre-Dame-des-Champs, où sont les années heureuse, les amitiés de jeunesse, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, Lamartine, Planche, Deschamps, Pavie, Mérimée, Liszt, Dumas et aussi les peintres, Delacroix, les Devéria, Louis Boulanger… C’est encore le Consulat…
La Place Royale, c’est l’Empire, avant le couronnement que lui apportera l’exil, et ce sont aussi les séparations douloureuses et les deuils.

Victor Hugo a emménagé au mois d’octobre 1832. Quelques mois après, le 2 février 1833, il donnait à la Porte-Saint-Martin, son drame Lucrèce Borgia, que jouaient Mlle Georges, dans le rôle de Lucrèce et Mlle Juliette Drouet, dans celui de la princesse Négroni. Mlle Drouet avait 27 ans et s’était fait connaître ailleurs qu’au théâtre. Drouet était son nom de guerre. Elle s’appelait réellement Juliette Gauvain, native de Fougères en Bretagne. Elle avait moins de talent que de beauté : exactement ce qu’il fallait pour dire deux mots en traversant la scène dans Lucrèce Borgia. Elle portait une robe ravissante de damas rose à ramages d’argent ; et c’est la robe que l’on a pu voir à l’Exposition de Victor Hugo raconté par l’image, au musée Place des Vosges.
Théophile Gautier, dans le compte-rendu qu’il fit de la pièce, compare Juliette Drouet « à une couleuvre debout sur sa queue, tant elle avait une démarche ondulante, souple et serpentine. »

Elle avait fait une vive impression sur l’auteur dès le jour où elle était allée lui demander de créer dans sa pièce le rôle effacé de la princesse Négroni. Elle avait emporté sa promesse.

Ils ne se doutaient pas, l’un et l’autre, qu’ils ne seraient plus séparés que cinquante ans plus tard, le 13 mai 1883, le jour où Juliette, âgée de 77 ans, serait conduite au cimetière par les amis du poète qu’elle précédait dans la tombe.

Un revirement s’est produit, ces dernières années, à l’égard de la courtisane réhabilitée par l’amour. On a raconté son histoire, d’après sa correspondance avec Victor Hugo… Et Léon Daudet, qui fut le mari de Jeanne et l’ami de Georges, les petits enfants du poète, répète dans son dernier ouvrage : Paris Vécu : « Ce n’est pas Adèle (Hugo), c’était Juliette la vraie femme de Victor Hugo. Au coup d’Etat, pendant l’exil et jusqu’au bout, elle fut son ange gardien. »
Il est certain qu’elle exerça sur lui une grande influence et le rallia définitivement à la République. Elle le suivit en exil, s’installa non loin d’Hauteville House, à Guernesey et fidèle, dévouée « avec le tact d’une héroïne de Racine, dit encore Léon Daudet, sauva Hugo du désespoir et son foyer de la ruine. »
Ne pas oublier que Victor Hugo, trahi à la fois par sa femme et par Sainte-Beuve, son meilleur ami, était d’autant plus pardonnable lui-même qu’il avait donné l’exemple du pardon.
Mais ceci se passait rue Notre-Dame-des-Champs. Place Royale, Hugo n’eut que la douleur de perdre sa fille Léopoldine qui se noya près de Tancarville sur la Seine, peu de temps après son mariage avec le fils d’Auguste Vacquerie. Les deux jeunes époux avaient péri ensemble. Victor Hugo voyageait en Espagne avec Juliette Drouet lorsqu’il apprit la catastrophe. Il rentra dans la maison silencieuse où l’on entendait plus que la pauvre mère pleurer en caressant les cheveux de la noyée…
Jusque là, le Salon de la Place Royale n’avait été animé que par des débats littéraires…
À l’occasion du centenaire, le conservateur du Musée Victor Hugo a reconstitué, au n°6 de la Place des Vosges, l’appartement tel qu’il était lorsque le grand homme et sa famille l’occupèrent, au deuxième étage. Loyer, 1500 francs !

Le vestibule, la salle à manger et le salon, également spacieux, donnaient sur la place ; par derrière, avec vue sur un beau jardin, s’étendaient quatre pièces en enfilade : la chambre de Victor Hugo, celles de sa femme et de Léopoldine ; le cabinet de travail du maître enfin, avec dégagement par un escalier dérobé qui permettait à l’écrivain de s’esquiver, ce qu’il faisait souvent pour se soustraire aux visites ennuyeuses ou pour aller retrouver la belle Juliette…

À part cela, et même à cette époque du triomphe, l’existence que l’on menait Place Royale était fort simple. Aux beaux jours, après dîner, on ouvrait à deux battants la fenêtre du salon et Victor Hugo, entouré de ses amis, paraissait au balcon, comme pour recevoir l’hommage des curieux qui, sur la place, tournaient leurs regards vers lui.
Ses amis, alors, étaient plutôt des disciples que des familiers. Ils s’appelaient Pétrus Borel, Bouchardy, Esquiros, Lassailly, Auguste Maquet, Théophile Gautier, une autre généreuse jeunesse enfin que celle des cénacles de 1824 et de 1829, à l’Arsenal : la jeunesse des ateliers et celle des écoles, sur lesquelles s’appuyait maintenant le maître.

« C’était le temps, le bon temps, a dit Edmond Biré, où la jeunesse avait une autre préoccupation que celle de s’enrichir ; où elle se passionnait pour un roman, pour un drame ou pour un recueil de vers ; où son enthousiasme allait à un homme qui n’était rien, sinon poète. C’est un noble sentiment que l’admiration : malheur aux époques qui ne la connaissent pas. »
Les souvenirs de tous les témoins de la frénésie romantique expriment cet état de grâce vis-à-vis de Victor Hugo, le dieu. Il avait la face rasée d’un bourgeois, portait une redingote noire, un pantalon gris, un petit col de chemise rabattu. Il recevait cordialement les visiteurs, mais ne leur faisait offrir, et encore ! Qu’une tasse de thé. Ce n’était pas l’amphitryon où l’on dîne.

S’il était, comme a dit Sainte-Beuve « irrassasiable en louanges », il prodiguait lui-même l’encens aux jeune poètes, aux débutants, aux inconnus.

On ne parlait jamais place Royale de son frère Eugène, si bien que les amis et la maison ignoraient, sinon l’existence de ce frère, du moins qu’il fut enfermé dans un asile d’aliénés, où il mourut.
En 1837, Victor Hugo n’était pas encore républicain. Mme Hugo signait Vicomtesse V. Hugo et il prenait, à l’occasion, le titre de Vicomte, tout comme son illustre confrère Chateaubriand.
En présence de son ami Théodore Pavie qui revenait d’un long voyage dans l’Amérique du Sud, Hugo disait à quelqu’un, en 1836, au lendemain des funérailles d’Armand Carrel, tué en duel par Emile de Girardin : « Je ne suis pas du tout républicain. Je ne puis l’être. Pourquoi ? Parce que dans une République, je ne resterais pas en vie pendant trois jours. Les partis se disputeraient pour m’avoir, et en moins de trois jours ma tête tomberait. »
Granier de Cassagnac, qui avait approché Victor Hugo, dit de celui-ci, dans ses Souvenirs : « Il était libéral, mais profondément monarchique. »
C’est le roi Louis-Philippe qui le promut officier de la Légion d’honneur. Il fut présenté à la duchesse d’Orlans qui lui dit  : « Le premier édifice que j’ai visité à Paris, c’est votre Notre-Dame. »
Le 27 juin 1837, Hugo publiait Les Voix intérieures. Dans la journée, deux laquais galonnés apportèrent Place Royale un grand tableau remarqué dans une exposition officielle : un Inez de Castro, au cadre orné de cette inscription : Le duc et la duchesse d’Orléans. Victor Hugo. Il occupe jusqu’en 1848 la place d’honneur dans le salon du poète. Au moment des Journées de Juin, lui et sa famille abandonnèrent la Place Royale pour aller demeurer rue d’Isly, à la Madeleine. Mme Hugo s’en plaignait. « Plus d’arbres ! Plus de fontaine ! Plus de souvenirs !… » gémissait-elle.
Et Sainte-Beuve disait encore, de son côté, que là, Hugo, sa famille et son entourage, étaient sous le rayon.
Un autre témoin des soirées de la Place Royale nous a montré Mme Hugo devant son feu, « accueillante et distraite, rêvant et non rêveuse, se laissant aller à la pente de ses idées… »
Au mois de janvier 1837, Hugo recevait une délégation des élèves du collège Henri IV qui désiraient voir représenter Hernani et Marion de Lorme à l’occasion des fêtes du Carnaval… Et l’auteur transmettait à la comédienne Dorval le voeu « d’une belle jeunesse bien impatiente de l’applaudir. »
Marion de Lorme avait été créée par Dorval et Bocage, à la Porte-Saint-Martin le 11 août 1831. Hugo avait écrit la pièce deux ans auparavant, du 1er au 29 juin 1829 ! Elle était intitulée alors : Un duel sous Richelieu. Le poète l’avait lue rue Notre-Dame-des-Champs à quelques-uns de ses amis : Balzac, Delacroix, Alfred de Musset, Dumas, Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Villemain, le baron Taylor, les Devéria, Louis Boulanger…

Le baron Taylor avait demandé l’ouvrage pour la Comédie française qui préféra jouer Hernani. Si bien que Marion de Lorme passa à la Porte-Saint-Martin.

Mme Dorval et Bocage y furent admirables. La pièce fut reprise au Métro Français en 1836. Elle est au répertoire et l’on en a profité pour la donner en plein air le 22 juin dernier, devant la maison de Victor Hugo, qui est aussi celle que précisément habita Marion de Lorme ; le marquis de La Meilleraye la lui avait offerte. L’hôtel avait une entrée dans l’impasse Guéménée, qui s’appelait au 17e siècle l’impasse Ha ! Ha !
La belle Marion était dans tout l’éclat de sa beauté lorsqu’elle mourut à 37 ans, victime d’un empoisonnement par imprudence.

C’est donc en quelque sorte une revenante que l’on a vue en 1930, dans les traits de Mlle Cécile Sorel, qui jouait le rôle de Marion de Lorme aux côtés d’Albert Lambert fils.

On sait que la pièce est la réhabilitation de la courtisane par l’amour.

On ne peut pas dire que Victor Hugo, lorsqu’il écrivit son drame, en 1829, pensait à Juliette Drouet puisqu’il ne connut celle-ci qu’en 1833.
C’est donc par une sorte de prescience que le poète purifiait d’avance la femme qu’il allait rencontrer dans les conditions où Didier s’éprend de Marion ; à ceci près, toutefois, que Victor Hugo ne pouvait pas ignorer le passé galant de sa maîtresse. Elle n’en fut pas moins la compagne de sa vie, et n’avons-nous pas entendu de bons juges déclarer qu’elle avait par son intelligence, son dévouement et son abnégation, mérité cette récompense.


L'auteur de notre nouveau roman inédit : M. Claude Anet

mercredi 30 juillet 2008

Claude Anet, qui a écrit pour La Prensa son nouveau roman : La fin d’un monde, a une situation enviable dans les Lettres françaises, bien qu’il soit né en Suisse, sur les bords du Léman, il y a environ un demi-siècle.

Il devait à cette origine d’emprunter son pseudonyme aux Confessions de son illustre compatriote, Jean-Jacques Rousseau.
Il fut voyageur avant d’être romancier. Il prit l’habitude de rédiger ses impressions en publiant, pour ses débuts un Voyage idéal en Italie ; puis il collabora à l’ancien Gil Blas et à la Revue blanche, cette brillante jeune revue où firent leurs premières armes, à la fin du siècle dernier, Jules Renard, Tristan Bernard, Marcel Schwob, René Boylesve, Maindron, et tant d’autres. Une maison d’édition était annexée à la Revue que dirigeaient les frères Natanson. Claude Anet y fit paraître, en 1900, un recueil de Nouvelles intitulé Petite Ville. On y trouve cette Mademoiselle Bourrat dont le romancier tira une pièce qui fut jouée… vingt ans plus tard, à la Comédie des Champs Elysées, par Mme Ludmilla Pitoëff, que cette création acclimata définitivement à Paris.
La comtesse Mathieu de Noailles entre autres avait remarqué la Petite Ville, où l’auteur s’était souvenu de son enfance et de sa jeunesse dans un milieu fermé qui ne s’ouvrait que sur le beau lac, pour respirer un peu. La petite ville eut inspiré un roman à Balzac ou à Barbey d’Aurevilly… Claude Anet essayait ses ailes de romancier ; ses Nouvelles ne sont que des ébauches, mais qui annonçaient déjà l’essor.
Le succès ne s’étant pas dessiné d’une manière foudroyante, Claude Anet poursuivit son apprentissage de la vie en voyageant. Il partit pour la Perse, la parcourut en automobile et en rapporta un volume qui le signala aux journaux en quête d’un grand reporter rompu au métier. Il prit juste le temps de publier des Notes sur l’amour, pour montrer que le romancier psychologue avait en lui des racines vivaces ; puis il accepta d’aller en Russie pour le journal Le Temps, auquel il envoya, de Mars 1917 à Juin 1918, des tableaux de la Révolution qui ont été réunis en volumes au nombre de quatre. On ne pourra pas écrire l’histoire de ce tremblement de terre sans les consulter. Ce sont les hommes et les faits vus par un observateur sagace à qui l’on n’en fait pas accroire. En travaillant pour nous, Claude Anet travaillait pour lui… Je veux dire qu’il amassait la matière d’un livre dépouillé de son caractère quotidien et fragmentaire. Tel un peintre, le romancier faisait sa palette avant d’attaquer la toile. Claude Anet, rentré en France, se mit à l’ouvrage. En 1920, il publiait Ariane, jeune fille russe, qui est regardée comme son chef-d’œuvre.
Ce fut pour nous une révélation. Un grand romancier nous était né, de la classe de Dostoïevski et de Pierre Louÿs. Je crois bien que Claude Anet eut remporté le Prix Goncourt, si les membres de l’Académie ne croyaient avoir la mission de découvrir le talent dans la jeunesse. L’auteur n’était plus un débutant. L’écrivain avait fait ses preuves ; c’était même un chevronné. Le Prix Goncourt fut décerné à un instituteur breton, M. Pérochon, dont le roman : Nène, bien que non sans mérites, était littérairement inférieur à Ariane.
Peut être celle-ci nous eut-elle étonnés encore davantage, si la littérature russe, avec Dostoïevski, Tourgéneff et quelques autres grands romanciers de leur lignée, ne nous avaient souvent présenté des types auxquels cette Ariane s’apparente. Elle ne nous déconcertait plus. Nous la connaissions en ses éléments… ce qui n’était point une raison de notre part pour ne pas admirer avec quelle maîtrise le psychologue se dirigeait à travers les méandres d’une âme compliquée.

Car l’histoire, au fond, était simple.
Une jeune fille russe de dix-sept ans, Ariane Nicolaevna Kousnetzova, de classe moyenne et aussi libre que peut l’être une étudiante livrée à elle-même, rencontre à Moscou un homme, Constantin Michel, qui n’a pas plus de préjugés qu’elle. Tous les deux se piquent au jeu de l’amour et du hasard. Ce n’est d’abord qu’un jeu ; c’est ensuite un combat dont l’orgueil est le prix. Lequel des deux adversaires s’avouera vaincu en avouant qu’il aime réellement et jusqu’à abdiquer sa souveraine indépendance ? Élevée dans le mensonge, Ariane s’y complaît. Elle arrive à mentir pour le plaisir, pour exaspérer, pour affoler l’homme qui lui oppose l’ironie française et une feinte indifférence. Elle n’hésite pas, fanfaronne de la perversité, jusqu’à se forger un passé qui doit l’avilir davantage aux yeux de l’homme dont elle est devenue tout de suite la maîtresse. Et elle ment encore… comme si l’aveu de son amour l’humiliait ; elle ment jusqu’au dernier chapitre, où elle apprend à Constantin Michel qu’elle était pure lorsqu’elle l’a rencontré.
C’était le roman le plus difficile à écrire, non seulement parce que l’héroïne est une créature exceptionnelle - pour nous, Occidentaux, surtout, - mais aussi à cause des difficultés de l’analyse qui exige une plume prudente et déliée. L’art de Claude Anet parvient à rassurer le lecteur, si bien que celui-ci, à la fin, ne s’étonne plus de rien, même de quelques traits hardis sur lesquels il n’était peut être pas indispensable d’appuyer.
Le succès d’Ariane fut grand et dure encore. Il engagea l’auteur à nous reparler de la Russie dans un nouveau roman : Quand la terre trembla, qui parut il y a deux ans et qui est encore une œuvre pleine d’intérêt. On peut en dire autant de L’Amour en Russie.
Enfin Claude Anet sous ce titre : Feuilles persanes, a fait paraître cette année, dans la Collection des Cahiers verts, trois petits tableaux de la vie persane, qu’il connaît bien : La route de Mazandéran, La femme lapidée, et L’esprit persan, souvenirs de ses voyages en 1909 et 1910, « aux temps de la révolution libérale faite par les fédaïs caucasiens que menait le Sipahdar, et par les sauvages Bakhtyares sous le commandement de l’aimable Sardar Assad. »

L’auteur ajoute, dans son avant-propos :

« J’ai décrit ce qui reste de la Perse d’autrefois, sans me préoccuper des changements minimes qu’une révolution politique peut amener sur la face de l’empire qu’a gouverné jadis Xerxès. Si je fuyais l’Europe ce n’était pas pour entendre au cœur de l’Asie le bruit des vaines disputes que l’on mène sur les bords de la Seine, de la Tamise ou de la Néva. Et l’on ne trouvera pas non plus dans ces pages des renseignements sur les pétroles du Lauristan, grâce auxquels des spéculateurs heureux ont des jardins de roses à Maidenhead et perdent quelques millions à Deauville en été. »

Claude Anet en profite pour nous dire ce que la formation de son esprit doit à la Perse. « Sans mes mois de Téhéran, écrit-il, l’âme slave, où il y a encore tant du parfum de l’Asie, me serait restée fermée. »
Les Notes de Claude Anet ont encore ceci de bon qu’elles nous incitent à relire les beaux livres du Comte de Gobineau, notamment Trois ans en Asie (1855-1858). Le docteur Schemann, le fondateur, en Allemagne, de la Société Gobineau, et le traducteur des livres de notre ancien ministre en Perse, a fort bien dit, dans une de ses préfaces, que « la Perse est le domaine de Gobineau et l’une de ses plus belles conquêtes intellectuelles. »

Je ne doute point que Claude Anet ne soit de cet avis.
La présentation de l’auteur de La fin d’un monde aux lecteurs de La Prensa ne serait pas complète si nous ne le montrions pas sous ses rapports avec le théâtre. À ceux de ses jeunes confrères tentés d’écrire pour la scène, Claude Anet a donné un bel exemple de patience.
Après avoir tiré une pièce en trois actes de sa nouvelle : Mademoiselle Bourrat, il porta cette pièce à Antoine qui la reçu aussitôt pour le théâtre qu’il dirigeait alors boulevard de Strasbourg. Peu de temps après, nommé directeur de l’Odéon, Antoine eut souhaité y représenter l’œuvre de Claude Anet ; mais le cadre était trop grand pour la peinture : il la rendit à son auteur.

Le nouveau directeur de Théâtre Antoine, Gémier, était pressé d’y monter un spectacle dont Sherlock Holmes devait faire les frais : il laissa sans réponse l’offre que Claude Anet lui avait faite de sa comédie. Celle-ci se voyait condamnée à attendre, au fond d’un tiroir, une heure qui pouvait ne jamais sonner pour elle. Jacques Copeau n’avait pas même trouvé le temps de la lire !
Vingt ans s’écoulèrent. Un jour, Pitoëff et sa femme demandèrent communication du manuscrit, en prirent connaissance, l’aimèrent et l’accueillirent à la Comédie des Champs-Elysées. Mme Pitoëff remplissait le rôle de mademoiselle Bourrat qui semblait avoir été écrit pour elle. Quant à la mise en scène, d’une simplicité dans le ton de la pièce, elle associa Pitoëff au succès de sa femme.
On eut pu croire, après cette épreuve, que Claude Anet allait avoir un accès facile auprès des directeurs.
Il n’en fut rien. L’auteur d’Ariane était étranger au monde dramatique. Il n’assistait pas aux répétitions générales ; il n’intriguait pas dans la coulisse où se jouent la plupart du temps des comédies bien plus intéressantes que celles dont le public a la jouissance. Bref, il n’avait rien de ce qu’il faut aujourd’hui pour exploiter la réussite d’un premier ouvrage.

Elle lui avait néanmoins fait venir l’eau à la bouche, comme on dit, et Claude Anet se mit en tête de rentrer dans la lice avec une nouvelle pièce qu’il avait écrite en 1922 sur les bords de la Méditerranée.

La fille perdue n’était pas, comme Mademoiselle Bourrat, un drame finissant en comédie ; Claude Anet avait cru devoir employer les moyens de la tragédie classique pour traiter le plus audacieux, et le plus dangereux aussi, des sujets. Il se souvenait que Racine avait écrit Phèdre et il espérait que les honnêtes gens seraient moins rebutés par le thème, qu’ils ne le sont par la bassesse hypocrite de ce qu’on leur offre d’habitude.

Il savait à quoi sa témérité l’exposait. Le lecteur isolé a pour le romancier le plus hardi toutes les indulgences ; l’auteur dramatique ne doit en attendre aucune de la foule rassemblée au théâtre. La susceptibilité du spectateur est contagieuse. Il suffit d’une étincelle pour enflammer le public. Si l’auteur a l’imprudence de lui présenter un monstre, l’auditoire, devenu féroce, l’exécute sans forme de procès. Si, par hasard, l’habileté du dramaturge a surmonté les obstacles, le moindre inconvénient pour lui est que sa pièce ne fasse par d’argent et disparaisse de l’affiche au bout de quelques représentations. Aussi les directeurs se montrent-ils en général peu friands des pièces trop originales.
Celle de M. Claude Anet ne trouva grâce que devant le directeur du petit Théâtre des Arts, M. Rodolphe Darzens, qui a représenté L’âme en folie, de François de Curel, et sa Comédie du Génie, sans parler d’autres œuvres dépouillées de sentiments reçus et d’idées admises. Le Théâtre des Arts est à peu près le seul théâtre où soient aujourd’hui maintenues les traditions de l’ancien Théâtre-Libre. C’est là qu’a triomphé, la saison dernière, la Sainte Jeanne de Bernard Shaw, mise en scène par Pitoëff et interprétée par sa femme.

La Fille perdue fut représentée le 7 Novembre 1923. Le public ne s’en offusqua pas ; mais la presse, au nom de la morale outragée, fut sévère. Elle rappela l’auteur aux convenances dans le choix de ses sujets. Un critique compara les personnages de la pièce à une nichée de chats… ; un autre déclara qu’il ne s’en dégageait aucune humanité ; un troisième, qui sait son métier sur le bout du doigt, étant orfèvre, professa que tout eut pu être sauvé si le père dénaturé, au lieu de persévérer dans sa passion funeste, s’était suicidé.

Rien de plus commode, en effet, que ce Deus ex machina. Tout le monde fut parti content.
Claude Anet a plaidé lui-même, éloquemment, sa cause dans la préface qu’il a écrite pour sa pièce imprimée. Je ne m’étonnerais pas qu’elle revît un jour, d’abord, les feux de la rampe, et puis que l’on rendît justice à l’auteur assez sûr de lui pour affronter, avec toutes ses conséquences, l’accident moral le plus effroyable qui puisse éprouver un père et sa fille.