Chroniques littéraires

Le Cinquantenaire du symbolisme à la Bibliothèque nationale

On ne saurait dire que le Cinquantenaire du symbolisme a manqué d’éclat. Il en a reçu de part et d’autre. La Société des Gens de Lettres a donné une réception en son honneur. Un Comité de patronage s’est réuni pour organiser banquet et manifestations commémoratifs, sans parler d’un pèlerinage à la tombe de Stéphane Mallarmé et à sa petite maison de Valvins. La presse tout entière a consacré des articles au mouvement littéraire dont l’origine n’a pas besoin de se perdre dans la nuit des temps pour que ses pionniers ne soient plus aujourd’hui qu’une poignée ; enfin la Bibliothèque nationale n’a pas reculé devant une Exposition des documents de toute sorte permettant de se faire une idée du Symbolisme dans les Lettres et les Arts, de sa naissance à nos jours. Il était jusqu’ici d’autant plus difficile aux personnes curieuses d’avoir des clartés à cet égard, que les symbolistes eux-mêmes ne tombèrent jamais d’accord.
Plusieurs, et non des moins reluisants, tel Paul Verlaine, protestèrent contre l’assimilation et jetèrent même les hauts cris quand on les enrôla sous la bannière. La croix leur suffisait. L’auteur des Fêtes galantes et de La bonne chanson demandait à un journaliste si le mot symbolisme n’était pas un mot allemand et s’il était nécessaire d’avoir lu Kant, Hegel et Schopenhauer pour traduire en vers joies et douleurs.
Grâce à l’Exposition de la Nationale et aux éclaircissements que nous ont fournis les survivants des temps héroïques et quelques bons juges triés sur le volet, nous savons aujourd’hui que peuvent être regardés comme les précurseurs du symbolisme Aloysius Bertrand, l’auteur de Gaspard de la nuit ; Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, l’auteur des Fleurs du mal ; Lautréamont, l’auteur des Chants de Maldoror, Tristan Corbière, auteur des Amours jaunes, Charles Cros, l’auteur du Coffret de Santal, Villiers de l’Isle Adam, enfin, qui fut l’ami de Stéphane Mallarmé, de Huysmans, de Verlaine, de Léon Bloy…, et de quelques autres parmi lesquels je me range.
À ces maîtres, il faut ajouter Arthur Rimbaud, le mauvais garçon de Verlaine. Les grandes dates du symbolisme seraient :
1876. L’après-midi d’un faune, de Mallarmé.
1881. Sagesse, de Verlaine.
1884. Jadis et Naguère, de Verlaine ; À rebours, de Huysmans ; Les Syrtes, de Jean Moréas, son premier recueil. Mais ni Huysmans, ni Moréas, ne se laissèrent chambrer.
1885. Les Complaintes, de Jules Laforgue ; Lendemains d’Henri de Régnier, leurs prémices à tous les deux.
Edouard Dujardin et Félix Fénéon, qui vivent encore, Dieu merci ! fondaient d’autre part, chacun de son côté, le premier : La revue Wagnérienne et l’autre La revue Indépendante, qui jouèrent un rôle important dans la diffusion des harmonies et des formes nouvelles.

À ces deux revues s’adjoignirent, l’année suivante : La Vogue, La pléiade, Le décadent, Le symboliste et, en Belgique, La Wallonie d’Albert Mockel.
Vinrent ensuite : Les Écrits pour l’art, La plume, L’ermitage, Les entretiens politiques et littéraires, Le mercure de France, sans compter les éphémères dont la conservation par des mains pieuses m’a fait plaisir dans leurs langes, parce je me rappelais les avoir vu naître, ces petites…
Les ouvrages sur le symbolisme remontant à cette époque deviennent assez rares ; lorsqu’il est donné d’en lire plusieurs l’un après l’autre, on s’étonne un peu des divergences de vues qu’ils dénotent.
Un des meilleurs historiens de l’école, Gustave Kahn les explique ainsi :
« On est d’accord un certain temps, et puis l’on va chacun de son côté ; et c’est heureux, car des esprits originaux ne peuvent pas suivre exactement la même route. Prenez les quatre écrivains qui ont formulé le symbolisme, vous verrez que leurs premières oeuvres sont déjà différentes d’esprit et de forme. Il y avait entente sur le besoin de rénovation et quelques parallélismes de vues sur les moyens. Jules Laforgue, Moréas, Paul Adam et moi étions bien différents et si nous aimions beaucoup Verlaine et Mallarmé, ils ne nous influençaient guère, sauf que Verlaine indiquait un beau retour vers la transcription sincère de l’émotion et que Mallarmé nous donnait une magnifique leçon d’indépendance et d’indifférence vis-à-vis de la mode littéraire courante. »
Les vitrines le mieux approvisionnées de témoignages étaient, naturellement, celles de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine. Le temps n’est plus, pour Mallarmé, de la raillerie et de l’incompréhension dont on l’avait abreuvé et qui ne lui causaient pas même du dégoût. J’ai été reçu chez lui, rue de Rome, le mardi, et tous ceux que j’y rencontrais gardaient de son accueil simple et cordial, de sa conversation suggestive et nuancée, un souvenir inoubliable. Longtemps professeur d’anglais dans un lycée de Paris, il vivait retiré, entre sa femme et sa fille dans un petit appartement sans luxe. Il ne fut retraité qu’en 1894 et mourut quatre ans après.

Huysmans et lui avaient assisté aux derniers moments de Villiers de l’Isle Adam.
On a vendu aux enchères, après décès du destinataire, il y a deux ans, une correspondance de Mallarmé, et tous ceux qui savent avec quel soin il cachait sa vie ont souffert de cet étalage indécent qui déshabillait un mort.
Le symbolisme avait des adeptes à l’étranger, parmi lesquels Francis Vielé-Griffin, un poète né dans l’État de Virginie, à Norfolk, et âgé aujourd’hui de 72 ans. Il a fait ses études à Paris, et je l’ai connu chez Mallarmé justement. Il avait, dès ses débuts, adhéré au vers libre et dans ses recueils Ancaeus et Joies appliqué ses théories.

Il a pris la parole à l’une des cérémonies du Cinquantenaire pour remercier Mallarmé, au nom de ses disciples, d’avoir instauré une foi, allumé un foyer dont l’Europe entière lui renvoyait les rayons.
Qu’enseignait donc cet homme « au rêve habitué »? Vielé-Griffin l’a dit : « avec la Foi, le désintéressement total, le travail scrupuleux, l’examen hardi et logique de l’instrument… La spiritualité française n’a pas de rayonnement plus pur que celui de Mallarmé ! »

Cet hommage d’un étranger ne rachète-t-il pas l’opinion de Jules Lemaître, qui disait des symbolistes : « Ça n’existe pas ! » et même celle de Verlaine qui gouaillait « Ils m’embêtent, à la fin, les cymbalistes ! L’inventeur du vers libre, c’est La Fontaine… Des vers à mille pattes, ça n’est pas français ! »
Une partie de l’Exposition du Cinquantenaire, la partie qui couvre les murs, était réservée à quelques-uns des artistes que présentait Félix Fénéon en 1886, dans sa brochure sur les impressionnistes. J’en possède l’exemplaire dédicacé à l’inventeur de l’impressionnisme J.K. Huysmans. L’ami de Mallarmé, Edouard Manet, les peintres Camille Pissarro, Claude Monet, Degas, Cézanne, Sisley, Seurat, Caillebotte, Gauguin, Renois, Signac, Berthe Morizot, Miss Cassatt, etc… dont parlait Fénéon en 1886, n’étaient pas tous - à beaucoup près, au rendez-vous du Cinquantenaire… ; mais on y voyait Gustave Moreau, Odilon Redon, Ary Renan, Puvy de Chavannes, Van Gogh, Fantin-Latour, Emile Bernard, Armand Point, Henry de Groux, Desvallières, Maurice Denis, Henri Martin, ce qui n’est point indispensable pour illustrer l’impressionnisme, mais ce qui peut suffire pour fournir à quelques tableaux une occasion de prendre l’air.