Chroniques littéraires

Victor Hugo chez lui, place Royale

Les fêtes auxquelles a donné lieu le centenaire du romantisme n’eussent pas été complètes si l’une de ces fêtes au moins ne s’était pas donnée Place des Vosges, où Victor Hugo demeura de 1833 à 1848.

La Place des Vosges s’appelait alors Place Royale. Si la maison qu’habita le poète n’est pas le berceau du romantisme (berceau qui appartiendrait plutôt à la rue Notre-Dame-des-Champs), l’immuable Place des Vosges patinée par les siècles et ayant reçu du long séjour qu’y fit Victor Hugo un surcroît de prestige, est aujourd’hui l’endroit de Paris où son souvenir serait le plus vivace, quand même que le Musée portant son nom n’existerait pas là.

Célèbre, le grand écrivain l’était déjà lorsqu’il quitta le quartier du Luxembourg pour le Marais. Il avait publié Les feuilles d’automne, Notre-Dame de Paris et Cromwell ; il avait fait représenter Hernani, Le roi s’amuse et Marion de Lorme… Mais c’est Place Royale qu’il écrivit Les Chants du crépuscule, Les voix intérieures, Les rayons et les ombres, Le Rhin… ; qu’il fit jouer Marie Tudor, Angelo, Ruy-Blas, Lucrèce Borgia
La rue Notre-Dame-des-Champs, où sont les années heureuse, les amitiés de jeunesse, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, Lamartine, Planche, Deschamps, Pavie, Mérimée, Liszt, Dumas et aussi les peintres, Delacroix, les Devéria, Louis Boulanger… C’est encore le Consulat…
La Place Royale, c’est l’Empire, avant le couronnement que lui apportera l’exil, et ce sont aussi les séparations douloureuses et les deuils.

Victor Hugo a emménagé au mois d’octobre 1832. Quelques mois après, le 2 février 1833, il donnait à la Porte-Saint-Martin, son drame Lucrèce Borgia, que jouaient Mlle Georges, dans le rôle de Lucrèce et Mlle Juliette Drouet, dans celui de la princesse Négroni. Mlle Drouet avait 27 ans et s’était fait connaître ailleurs qu’au théâtre. Drouet était son nom de guerre. Elle s’appelait réellement Juliette Gauvain, native de Fougères en Bretagne. Elle avait moins de talent que de beauté : exactement ce qu’il fallait pour dire deux mots en traversant la scène dans Lucrèce Borgia. Elle portait une robe ravissante de damas rose à ramages d’argent ; et c’est la robe que l’on a pu voir à l’Exposition de Victor Hugo raconté par l’image, au musée Place des Vosges.
Théophile Gautier, dans le compte-rendu qu’il fit de la pièce, compare Juliette Drouet « à une couleuvre debout sur sa queue, tant elle avait une démarche ondulante, souple et serpentine. »

Elle avait fait une vive impression sur l’auteur dès le jour où elle était allée lui demander de créer dans sa pièce le rôle effacé de la princesse Négroni. Elle avait emporté sa promesse.

Ils ne se doutaient pas, l’un et l’autre, qu’ils ne seraient plus séparés que cinquante ans plus tard, le 13 mai 1883, le jour où Juliette, âgée de 77 ans, serait conduite au cimetière par les amis du poète qu’elle précédait dans la tombe.

Un revirement s’est produit, ces dernières années, à l’égard de la courtisane réhabilitée par l’amour. On a raconté son histoire, d’après sa correspondance avec Victor Hugo… Et Léon Daudet, qui fut le mari de Jeanne et l’ami de Georges, les petits enfants du poète, répète dans son dernier ouvrage : Paris Vécu : « Ce n’est pas Adèle (Hugo), c’était Juliette la vraie femme de Victor Hugo. Au coup d’Etat, pendant l’exil et jusqu’au bout, elle fut son ange gardien. »
Il est certain qu’elle exerça sur lui une grande influence et le rallia définitivement à la République. Elle le suivit en exil, s’installa non loin d’Hauteville House, à Guernesey et fidèle, dévouée « avec le tact d’une héroïne de Racine, dit encore Léon Daudet, sauva Hugo du désespoir et son foyer de la ruine. »
Ne pas oublier que Victor Hugo, trahi à la fois par sa femme et par Sainte-Beuve, son meilleur ami, était d’autant plus pardonnable lui-même qu’il avait donné l’exemple du pardon.
Mais ceci se passait rue Notre-Dame-des-Champs. Place Royale, Hugo n’eut que la douleur de perdre sa fille Léopoldine qui se noya près de Tancarville sur la Seine, peu de temps après son mariage avec le fils d’Auguste Vacquerie. Les deux jeunes époux avaient péri ensemble. Victor Hugo voyageait en Espagne avec Juliette Drouet lorsqu’il apprit la catastrophe. Il rentra dans la maison silencieuse où l’on entendait plus que la pauvre mère pleurer en caressant les cheveux de la noyée…
Jusque là, le Salon de la Place Royale n’avait été animé que par des débats littéraires…
À l’occasion du centenaire, le conservateur du Musée Victor Hugo a reconstitué, au n°6 de la Place des Vosges, l’appartement tel qu’il était lorsque le grand homme et sa famille l’occupèrent, au deuxième étage. Loyer, 1500 francs !

Le vestibule, la salle à manger et le salon, également spacieux, donnaient sur la place ; par derrière, avec vue sur un beau jardin, s’étendaient quatre pièces en enfilade : la chambre de Victor Hugo, celles de sa femme et de Léopoldine ; le cabinet de travail du maître enfin, avec dégagement par un escalier dérobé qui permettait à l’écrivain de s’esquiver, ce qu’il faisait souvent pour se soustraire aux visites ennuyeuses ou pour aller retrouver la belle Juliette…

À part cela, et même à cette époque du triomphe, l’existence que l’on menait Place Royale était fort simple. Aux beaux jours, après dîner, on ouvrait à deux battants la fenêtre du salon et Victor Hugo, entouré de ses amis, paraissait au balcon, comme pour recevoir l’hommage des curieux qui, sur la place, tournaient leurs regards vers lui.
Ses amis, alors, étaient plutôt des disciples que des familiers. Ils s’appelaient Pétrus Borel, Bouchardy, Esquiros, Lassailly, Auguste Maquet, Théophile Gautier, une autre généreuse jeunesse enfin que celle des cénacles de 1824 et de 1829, à l’Arsenal : la jeunesse des ateliers et celle des écoles, sur lesquelles s’appuyait maintenant le maître.

« C’était le temps, le bon temps, a dit Edmond Biré, où la jeunesse avait une autre préoccupation que celle de s’enrichir ; où elle se passionnait pour un roman, pour un drame ou pour un recueil de vers ; où son enthousiasme allait à un homme qui n’était rien, sinon poète. C’est un noble sentiment que l’admiration : malheur aux époques qui ne la connaissent pas. »
Les souvenirs de tous les témoins de la frénésie romantique expriment cet état de grâce vis-à-vis de Victor Hugo, le dieu. Il avait la face rasée d’un bourgeois, portait une redingote noire, un pantalon gris, un petit col de chemise rabattu. Il recevait cordialement les visiteurs, mais ne leur faisait offrir, et encore ! Qu’une tasse de thé. Ce n’était pas l’amphitryon où l’on dîne.

S’il était, comme a dit Sainte-Beuve « irrassasiable en louanges », il prodiguait lui-même l’encens aux jeune poètes, aux débutants, aux inconnus.

On ne parlait jamais place Royale de son frère Eugène, si bien que les amis et la maison ignoraient, sinon l’existence de ce frère, du moins qu’il fut enfermé dans un asile d’aliénés, où il mourut.
En 1837, Victor Hugo n’était pas encore républicain. Mme Hugo signait Vicomtesse V. Hugo et il prenait, à l’occasion, le titre de Vicomte, tout comme son illustre confrère Chateaubriand.
En présence de son ami Théodore Pavie qui revenait d’un long voyage dans l’Amérique du Sud, Hugo disait à quelqu’un, en 1836, au lendemain des funérailles d’Armand Carrel, tué en duel par Emile de Girardin : « Je ne suis pas du tout républicain. Je ne puis l’être. Pourquoi ? Parce que dans une République, je ne resterais pas en vie pendant trois jours. Les partis se disputeraient pour m’avoir, et en moins de trois jours ma tête tomberait. »
Granier de Cassagnac, qui avait approché Victor Hugo, dit de celui-ci, dans ses Souvenirs : « Il était libéral, mais profondément monarchique. »
C’est le roi Louis-Philippe qui le promut officier de la Légion d’honneur. Il fut présenté à la duchesse d’Orlans qui lui dit  : « Le premier édifice que j’ai visité à Paris, c’est votre Notre-Dame. »
Le 27 juin 1837, Hugo publiait Les Voix intérieures. Dans la journée, deux laquais galonnés apportèrent Place Royale un grand tableau remarqué dans une exposition officielle : un Inez de Castro, au cadre orné de cette inscription : Le duc et la duchesse d’Orléans. Victor Hugo. Il occupe jusqu’en 1848 la place d’honneur dans le salon du poète. Au moment des Journées de Juin, lui et sa famille abandonnèrent la Place Royale pour aller demeurer rue d’Isly, à la Madeleine. Mme Hugo s’en plaignait. « Plus d’arbres ! Plus de fontaine ! Plus de souvenirs !… » gémissait-elle.
Et Sainte-Beuve disait encore, de son côté, que là, Hugo, sa famille et son entourage, étaient sous le rayon.
Un autre témoin des soirées de la Place Royale nous a montré Mme Hugo devant son feu, « accueillante et distraite, rêvant et non rêveuse, se laissant aller à la pente de ses idées… »
Au mois de janvier 1837, Hugo recevait une délégation des élèves du collège Henri IV qui désiraient voir représenter Hernani et Marion de Lorme à l’occasion des fêtes du Carnaval… Et l’auteur transmettait à la comédienne Dorval le voeu « d’une belle jeunesse bien impatiente de l’applaudir. »
Marion de Lorme avait été créée par Dorval et Bocage, à la Porte-Saint-Martin le 11 août 1831. Hugo avait écrit la pièce deux ans auparavant, du 1er au 29 juin 1829 ! Elle était intitulée alors : Un duel sous Richelieu. Le poète l’avait lue rue Notre-Dame-des-Champs à quelques-uns de ses amis : Balzac, Delacroix, Alfred de Musset, Dumas, Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Villemain, le baron Taylor, les Devéria, Louis Boulanger…

Le baron Taylor avait demandé l’ouvrage pour la Comédie française qui préféra jouer Hernani. Si bien que Marion de Lorme passa à la Porte-Saint-Martin.

Mme Dorval et Bocage y furent admirables. La pièce fut reprise au Métro Français en 1836. Elle est au répertoire et l’on en a profité pour la donner en plein air le 22 juin dernier, devant la maison de Victor Hugo, qui est aussi celle que précisément habita Marion de Lorme ; le marquis de La Meilleraye la lui avait offerte. L’hôtel avait une entrée dans l’impasse Guéménée, qui s’appelait au 17e siècle l’impasse Ha ! Ha !
La belle Marion était dans tout l’éclat de sa beauté lorsqu’elle mourut à 37 ans, victime d’un empoisonnement par imprudence.

C’est donc en quelque sorte une revenante que l’on a vue en 1930, dans les traits de Mlle Cécile Sorel, qui jouait le rôle de Marion de Lorme aux côtés d’Albert Lambert fils.

On sait que la pièce est la réhabilitation de la courtisane par l’amour.

On ne peut pas dire que Victor Hugo, lorsqu’il écrivit son drame, en 1829, pensait à Juliette Drouet puisqu’il ne connut celle-ci qu’en 1833.
C’est donc par une sorte de prescience que le poète purifiait d’avance la femme qu’il allait rencontrer dans les conditions où Didier s’éprend de Marion ; à ceci près, toutefois, que Victor Hugo ne pouvait pas ignorer le passé galant de sa maîtresse. Elle n’en fut pas moins la compagne de sa vie, et n’avons-nous pas entendu de bons juges déclarer qu’elle avait par son intelligence, son dévouement et son abnégation, mérité cette récompense.