Chroniques littéraires

L'auteur de notre nouveau roman inédit : M. Claude Anet

Claude Anet, qui a écrit pour La Prensa son nouveau roman : La fin d’un monde, a une situation enviable dans les Lettres françaises, bien qu’il soit né en Suisse, sur les bords du Léman, il y a environ un demi-siècle.

Il devait à cette origine d’emprunter son pseudonyme aux Confessions de son illustre compatriote, Jean-Jacques Rousseau.
Il fut voyageur avant d’être romancier. Il prit l’habitude de rédiger ses impressions en publiant, pour ses débuts un Voyage idéal en Italie ; puis il collabora à l’ancien Gil Blas et à la Revue blanche, cette brillante jeune revue où firent leurs premières armes, à la fin du siècle dernier, Jules Renard, Tristan Bernard, Marcel Schwob, René Boylesve, Maindron, et tant d’autres. Une maison d’édition était annexée à la Revue que dirigeaient les frères Natanson. Claude Anet y fit paraître, en 1900, un recueil de Nouvelles intitulé Petite Ville. On y trouve cette Mademoiselle Bourrat dont le romancier tira une pièce qui fut jouée… vingt ans plus tard, à la Comédie des Champs Elysées, par Mme Ludmilla Pitoëff, que cette création acclimata définitivement à Paris.
La comtesse Mathieu de Noailles entre autres avait remarqué la Petite Ville, où l’auteur s’était souvenu de son enfance et de sa jeunesse dans un milieu fermé qui ne s’ouvrait que sur le beau lac, pour respirer un peu. La petite ville eut inspiré un roman à Balzac ou à Barbey d’Aurevilly… Claude Anet essayait ses ailes de romancier ; ses Nouvelles ne sont que des ébauches, mais qui annonçaient déjà l’essor.
Le succès ne s’étant pas dessiné d’une manière foudroyante, Claude Anet poursuivit son apprentissage de la vie en voyageant. Il partit pour la Perse, la parcourut en automobile et en rapporta un volume qui le signala aux journaux en quête d’un grand reporter rompu au métier. Il prit juste le temps de publier des Notes sur l’amour, pour montrer que le romancier psychologue avait en lui des racines vivaces ; puis il accepta d’aller en Russie pour le journal Le Temps, auquel il envoya, de Mars 1917 à Juin 1918, des tableaux de la Révolution qui ont été réunis en volumes au nombre de quatre. On ne pourra pas écrire l’histoire de ce tremblement de terre sans les consulter. Ce sont les hommes et les faits vus par un observateur sagace à qui l’on n’en fait pas accroire. En travaillant pour nous, Claude Anet travaillait pour lui… Je veux dire qu’il amassait la matière d’un livre dépouillé de son caractère quotidien et fragmentaire. Tel un peintre, le romancier faisait sa palette avant d’attaquer la toile. Claude Anet, rentré en France, se mit à l’ouvrage. En 1920, il publiait Ariane, jeune fille russe, qui est regardée comme son chef-d’œuvre.
Ce fut pour nous une révélation. Un grand romancier nous était né, de la classe de Dostoïevski et de Pierre Louÿs. Je crois bien que Claude Anet eut remporté le Prix Goncourt, si les membres de l’Académie ne croyaient avoir la mission de découvrir le talent dans la jeunesse. L’auteur n’était plus un débutant. L’écrivain avait fait ses preuves ; c’était même un chevronné. Le Prix Goncourt fut décerné à un instituteur breton, M. Pérochon, dont le roman : Nène, bien que non sans mérites, était littérairement inférieur à Ariane.
Peut être celle-ci nous eut-elle étonnés encore davantage, si la littérature russe, avec Dostoïevski, Tourgéneff et quelques autres grands romanciers de leur lignée, ne nous avaient souvent présenté des types auxquels cette Ariane s’apparente. Elle ne nous déconcertait plus. Nous la connaissions en ses éléments… ce qui n’était point une raison de notre part pour ne pas admirer avec quelle maîtrise le psychologue se dirigeait à travers les méandres d’une âme compliquée.

Car l’histoire, au fond, était simple.
Une jeune fille russe de dix-sept ans, Ariane Nicolaevna Kousnetzova, de classe moyenne et aussi libre que peut l’être une étudiante livrée à elle-même, rencontre à Moscou un homme, Constantin Michel, qui n’a pas plus de préjugés qu’elle. Tous les deux se piquent au jeu de l’amour et du hasard. Ce n’est d’abord qu’un jeu ; c’est ensuite un combat dont l’orgueil est le prix. Lequel des deux adversaires s’avouera vaincu en avouant qu’il aime réellement et jusqu’à abdiquer sa souveraine indépendance ? Élevée dans le mensonge, Ariane s’y complaît. Elle arrive à mentir pour le plaisir, pour exaspérer, pour affoler l’homme qui lui oppose l’ironie française et une feinte indifférence. Elle n’hésite pas, fanfaronne de la perversité, jusqu’à se forger un passé qui doit l’avilir davantage aux yeux de l’homme dont elle est devenue tout de suite la maîtresse. Et elle ment encore… comme si l’aveu de son amour l’humiliait ; elle ment jusqu’au dernier chapitre, où elle apprend à Constantin Michel qu’elle était pure lorsqu’elle l’a rencontré.
C’était le roman le plus difficile à écrire, non seulement parce que l’héroïne est une créature exceptionnelle - pour nous, Occidentaux, surtout, - mais aussi à cause des difficultés de l’analyse qui exige une plume prudente et déliée. L’art de Claude Anet parvient à rassurer le lecteur, si bien que celui-ci, à la fin, ne s’étonne plus de rien, même de quelques traits hardis sur lesquels il n’était peut être pas indispensable d’appuyer.
Le succès d’Ariane fut grand et dure encore. Il engagea l’auteur à nous reparler de la Russie dans un nouveau roman : Quand la terre trembla, qui parut il y a deux ans et qui est encore une œuvre pleine d’intérêt. On peut en dire autant de L’Amour en Russie.
Enfin Claude Anet sous ce titre : Feuilles persanes, a fait paraître cette année, dans la Collection des Cahiers verts, trois petits tableaux de la vie persane, qu’il connaît bien : La route de Mazandéran, La femme lapidée, et L’esprit persan, souvenirs de ses voyages en 1909 et 1910, « aux temps de la révolution libérale faite par les fédaïs caucasiens que menait le Sipahdar, et par les sauvages Bakhtyares sous le commandement de l’aimable Sardar Assad. »

L’auteur ajoute, dans son avant-propos :

« J’ai décrit ce qui reste de la Perse d’autrefois, sans me préoccuper des changements minimes qu’une révolution politique peut amener sur la face de l’empire qu’a gouverné jadis Xerxès. Si je fuyais l’Europe ce n’était pas pour entendre au cœur de l’Asie le bruit des vaines disputes que l’on mène sur les bords de la Seine, de la Tamise ou de la Néva. Et l’on ne trouvera pas non plus dans ces pages des renseignements sur les pétroles du Lauristan, grâce auxquels des spéculateurs heureux ont des jardins de roses à Maidenhead et perdent quelques millions à Deauville en été. »

Claude Anet en profite pour nous dire ce que la formation de son esprit doit à la Perse. « Sans mes mois de Téhéran, écrit-il, l’âme slave, où il y a encore tant du parfum de l’Asie, me serait restée fermée. »
Les Notes de Claude Anet ont encore ceci de bon qu’elles nous incitent à relire les beaux livres du Comte de Gobineau, notamment Trois ans en Asie (1855-1858). Le docteur Schemann, le fondateur, en Allemagne, de la Société Gobineau, et le traducteur des livres de notre ancien ministre en Perse, a fort bien dit, dans une de ses préfaces, que « la Perse est le domaine de Gobineau et l’une de ses plus belles conquêtes intellectuelles. »

Je ne doute point que Claude Anet ne soit de cet avis.
La présentation de l’auteur de La fin d’un monde aux lecteurs de La Prensa ne serait pas complète si nous ne le montrions pas sous ses rapports avec le théâtre. À ceux de ses jeunes confrères tentés d’écrire pour la scène, Claude Anet a donné un bel exemple de patience.
Après avoir tiré une pièce en trois actes de sa nouvelle : Mademoiselle Bourrat, il porta cette pièce à Antoine qui la reçu aussitôt pour le théâtre qu’il dirigeait alors boulevard de Strasbourg. Peu de temps après, nommé directeur de l’Odéon, Antoine eut souhaité y représenter l’œuvre de Claude Anet ; mais le cadre était trop grand pour la peinture : il la rendit à son auteur.

Le nouveau directeur de Théâtre Antoine, Gémier, était pressé d’y monter un spectacle dont Sherlock Holmes devait faire les frais : il laissa sans réponse l’offre que Claude Anet lui avait faite de sa comédie. Celle-ci se voyait condamnée à attendre, au fond d’un tiroir, une heure qui pouvait ne jamais sonner pour elle. Jacques Copeau n’avait pas même trouvé le temps de la lire !
Vingt ans s’écoulèrent. Un jour, Pitoëff et sa femme demandèrent communication du manuscrit, en prirent connaissance, l’aimèrent et l’accueillirent à la Comédie des Champs-Elysées. Mme Pitoëff remplissait le rôle de mademoiselle Bourrat qui semblait avoir été écrit pour elle. Quant à la mise en scène, d’une simplicité dans le ton de la pièce, elle associa Pitoëff au succès de sa femme.
On eut pu croire, après cette épreuve, que Claude Anet allait avoir un accès facile auprès des directeurs.
Il n’en fut rien. L’auteur d’Ariane était étranger au monde dramatique. Il n’assistait pas aux répétitions générales ; il n’intriguait pas dans la coulisse où se jouent la plupart du temps des comédies bien plus intéressantes que celles dont le public a la jouissance. Bref, il n’avait rien de ce qu’il faut aujourd’hui pour exploiter la réussite d’un premier ouvrage.

Elle lui avait néanmoins fait venir l’eau à la bouche, comme on dit, et Claude Anet se mit en tête de rentrer dans la lice avec une nouvelle pièce qu’il avait écrite en 1922 sur les bords de la Méditerranée.

La fille perdue n’était pas, comme Mademoiselle Bourrat, un drame finissant en comédie ; Claude Anet avait cru devoir employer les moyens de la tragédie classique pour traiter le plus audacieux, et le plus dangereux aussi, des sujets. Il se souvenait que Racine avait écrit Phèdre et il espérait que les honnêtes gens seraient moins rebutés par le thème, qu’ils ne le sont par la bassesse hypocrite de ce qu’on leur offre d’habitude.

Il savait à quoi sa témérité l’exposait. Le lecteur isolé a pour le romancier le plus hardi toutes les indulgences ; l’auteur dramatique ne doit en attendre aucune de la foule rassemblée au théâtre. La susceptibilité du spectateur est contagieuse. Il suffit d’une étincelle pour enflammer le public. Si l’auteur a l’imprudence de lui présenter un monstre, l’auditoire, devenu féroce, l’exécute sans forme de procès. Si, par hasard, l’habileté du dramaturge a surmonté les obstacles, le moindre inconvénient pour lui est que sa pièce ne fasse par d’argent et disparaisse de l’affiche au bout de quelques représentations. Aussi les directeurs se montrent-ils en général peu friands des pièces trop originales.
Celle de M. Claude Anet ne trouva grâce que devant le directeur du petit Théâtre des Arts, M. Rodolphe Darzens, qui a représenté L’âme en folie, de François de Curel, et sa Comédie du Génie, sans parler d’autres œuvres dépouillées de sentiments reçus et d’idées admises. Le Théâtre des Arts est à peu près le seul théâtre où soient aujourd’hui maintenues les traditions de l’ancien Théâtre-Libre. C’est là qu’a triomphé, la saison dernière, la Sainte Jeanne de Bernard Shaw, mise en scène par Pitoëff et interprétée par sa femme.

La Fille perdue fut représentée le 7 Novembre 1923. Le public ne s’en offusqua pas ; mais la presse, au nom de la morale outragée, fut sévère. Elle rappela l’auteur aux convenances dans le choix de ses sujets. Un critique compara les personnages de la pièce à une nichée de chats… ; un autre déclara qu’il ne s’en dégageait aucune humanité ; un troisième, qui sait son métier sur le bout du doigt, étant orfèvre, professa que tout eut pu être sauvé si le père dénaturé, au lieu de persévérer dans sa passion funeste, s’était suicidé.

Rien de plus commode, en effet, que ce Deus ex machina. Tout le monde fut parti content.
Claude Anet a plaidé lui-même, éloquemment, sa cause dans la préface qu’il a écrite pour sa pièce imprimée. Je ne m’étonnerais pas qu’elle revît un jour, d’abord, les feux de la rampe, et puis que l’on rendît justice à l’auteur assez sûr de lui pour affronter, avec toutes ses conséquences, l’accident moral le plus effroyable qui puisse éprouver un père et sa fille.