Chroniques littéraires

Anatole France évoque Descaves dans sa postface de "La Vie en fleur"

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Fiction, fable, conte, mythe, voilà les déguisements sous lesquels les hommes l’ont toujours connue et aimée. Je serais tenté de croire que sans un peu de fiction le petit Pierre eût déplu ; et c’eût été dommage, non pour moi qui suis sans désir, mais pour les âmes auxquelles il a insinué de douces pensées et enseigné ces vertus sans éclat qui rendent heureux. Sans un peu de fiction, il ne sourirait point.

Pourtant, je n’affirme pas que ce déguisement soit sans inconvénient. Quelque parti qu’on prenne, il faut s’attendre à y trouver des conséquences fâcheuses. Mon confrère Lucien Descaves, avec son esprit de finesse et son grand sens du réel, montra un jour, en analysant le petit Pierre, tout ce que mon père avait perdu à devenir médecin par ma fantaisie. Je conviens qu’il y a perdu une librairie, ce qui n’est pas peu pour un bibliophile comme Lucien Descaves. Mais ce que je sais mieux que personne, c’est que mon père n’avait nul attachement pour cette librairie que je lui ai ôtée.

Dénué de tout esprit commercial, il était plus propre à lire ses livres qu’à les vendre. Son intelligence, toute métaphysique, ne considérait point les dehors des choses ; il n’aimait point les livres pour leur figure et avait les bibliophiles en aversion. Je dirai, sans paradoxe, que le docteur Nozière, dans son cabinet, ressemble plus profondément à mon père, que mon père lui-même dans sa librairie. Ce que je lui ai retiré tenait de la fortune et je lui ai donné en échange ce qui s’accordait à sa nature. Je n’en ai pas moins supprimé une bouquinerie. Que Lucien Descaves veuille me le pardonner, en tenant compte que j’en ai ouvert une ailleurs pour Jacques Tournebroche.

Descaves a signalé, je crois, ma faute la plus grave. J’espère que personne ne me fera un grief bien lourd d’avoir transféré le logis de mon parrain à cent pas de distance de la rue des Grands-augustins, dans la rue Saint-andré-des-arts qu’habita Pierre De L’Estoile. Il y a beaucoup de contemporains de mon enfance, dont je n’ai pas du tout dérangé les habitudes ; il y en a plusieurs comme M. Dubois à qui j’ai gardé le nom, me contentant de lui retrancher un titre nobiliaire, que d’ailleurs il ne portait pas.

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