Contemporains

Critique du Cœur Ébloui par Paul Lagrange

Critique de la pièce Le Cœur Ébloui par Paul Lagrange, parue dans la Revue Limousine du 15 novembre 1926.

Une "première" triomphale au théâtre Daunou

Le Cœur Ébloui, par Lucien Descaves

M. Lucien Descaves, de l’Académie Goncourt, et qui appartint pendant cinq ans à la rédaction du Courrier du Centre, connaît notre beau Limousin et garde pour lui une prédilection marquée. À ce double titre et aussi pour appeler l’attention de nos lecteurs sur l’œuvre remarquable d’un de nos plus puissants auteurs, nous donnons ici une étude que M. Paul Lagrange nous adressa le 25 octobre, six jours après la première du Cœur Ébloui.
~ R.L. ~

Un événement singulier

Certes, M. Lucien Descaves, directeur littéraire du Journal, n’en est pas à son premier triomphe ! Mais dans le Cœur Ébloui, l’auteur de La Clairière, des Oiseaux de passage, de La Préférée, nous met en présence d’un événement singulier : une pièce ni scandaleuse, ni immorale, qui connaît un éclatant succès. Les applaudissements et les rappels des spectateurs, à la répétition générale, le laissaient augurer déjà. Leur jugement est ratifié par le grand public - et nous croyons sincèrement que la critique qui se fait dans les salons, les cercles, les cafés ou dans la rue, compte plus encore que celle des professionnels.

Une veuve charmante…

L’histoire est simple comme l’une de ces images d’Épinal dont Lucien Descaves lui-même sent si vivement la poésie : Une veuve tient une pension de famille pour étudiants. Elle y vit au milieu de jeunes gens qui se destinent à des carrières diverses. Elle est jeune, elle a le charme de la santé et de l’intelligence, s’ajoutant à la grâce et à la beauté. On devine que chacun de ces jeunes gens va s’éprendre d’elle avec les différents sentiments qui découlent du tempérament et du caractère de chacun. Ce sera le plus timide, le plus chevaleresque aussi dont le cœur brûlera le plus ardemment de la flamme d’amour. Mais la jeune veuve, elle le dit elle-même, n’a jamais vraiment connu l’amour avec son premier mari. Or, elle se trouve fiancée à un docteur assez prosaïque qui la chapitre à l’occasion. M. Lucien Descaves ne nous montre pas son héroïne comparant à la jeunesse brillante de ses adorateurs les mérites négatifs de son fiancé. Il est trop clair qu’elle n’a pu se défendre de le faire. Sa coquetterie réticente, le plaisir contenu, mais manifeste qu’elle reçoit des hommages de ses pensionnaires énamourés, sont de la plus sûre et de la plus fine psychologie féminine.

Un désespoir…

Mais abrégeons. Le plus épris d’entre eux ne peut se faire à l’idée qu’elle sera la femme d’un autre et que son mariage l’éloignera à tout jamais de lui. Il s’empoisonne. La jeune femme en est au désespoir. Il n’est plus question pour elle de mariage…
Ces événements s’accomplissent au moment où éclate la grande guerre. Les jeunes étudiants sont tous appelés sous les drapeaux. Leur hôtesse se sent alors comme la veuve de tous ces grands enfants que la mort prendra peut-être avant qu’ils aient goûté à la vie.
Comment, de cet holocauste, ne naîtrait-il pas dans son cœur une émulation de sacrifice ? Elle sacrifiera sa pudeur de femme. Elle ne marchandera pas ses lèvres, du moins au plus hardi des "prétendants" qui tous vont aller au rendez-vous de la mort.
On ne s’étonnera pas que Lucien Descaves, dont la sensibilité est si profonde, et dont un fils très aimé et digne de l’être, devait payer au devoir stoïquement accepté le tribut généreux d’une vie pleine d’avenir, ait conçu un tel dénouement, si fort et si neuf, où le pathétique n’emprunte jamais rien à la convention mélodramatique.

Une magistrale leçon de moralité…

Aussi bien le public, grand juge, ne pouvait accueillir qu’avec une faveur marquée une pièce dans laquelle un écrivain qui a de la tendresse et de l’esprit à revendre, avec un sens aigu du pittoresque, a prodigué tous ses dons. J’ajoute que ce n’est pas de Lucien Descaves qu’on pourra écrire qu’aux œuvres de sa maturité manquent la verve et l’éclat de celles de sa jeunesse. Le Cœur Ébloui est d’une vigueur toute juvénile. Un mouvement extraordinaire, une ingéniosité d’invention qui étonne, qui amuse et qui touche dans les moindres péripéties, avec un esprit… - ne cherchons pas de qualificatif - l’esprit de Lucien Descaves, c’est tout dire. Et le dialogue ne séduit pas seulement par l’aisance légère du ton, par l’imprévu des réparties, mais par un réalisme de haute manière qui est celle des poètes, bien que je ne sache pas que l’auteur ait rimé jamais.
Mais Descaves n’a pas seulement apporté à la salle Daunou une œuvre forte et belle. Il a fait une bonne besogne de moralité au théâtre en donnant magistralement l’exemple. Disons que l’enthousiasme - j’assure que le mot n’excède pas ma pensée - avec lequel les spectateurs électrisés applaudissent la pièce, est tout à leur honneur. Réjouissons-nous : on est fatigué, à la fin, de ces élucubrations malsaines où l’immoralisme de parti-pris paraissait le "poncif" des théâtres d’avant-garde et même des autres. De répugnantes exhibitions, sous le prétexte d’art affranchi n’ont, en fait, rien à voir avec l’art.
Lucien Descaves a pris soin, lui-même, de faire entendre qu’il se dispense d’un autre étalage, également déplaisant : celui du patriotisme à rendement escompté qui exploite des sentiments que la pudeur du cœur n’aime pas voir affichés sur une scène où ce patriotisme est d’une maladresse horripilante. Par contre, il a bien mérité des Français qui tiennent à ce que l’étranger nous respecte, en prouvant que des personnages tératologiques, engagés dans une action invraisemblable, à force de grossièretés et de laideurs, ne sont pas exclusivement ceux-là qu’il nous plaît de voir produits sur la scène.

~ Paul Lagrange ~


On a fêté Lucien Descaves, car on aime qu’un critique sévère, se conforme dans ses œuvres aux principes de sa critique. Descaves montre qu’on peut faire du théâtre passionné et sain. Nous ne saurions trop convier nos lecteurs à aller applaudir le Cœur Ébloui à Paris, comme à Limoges. Ils y retrouveront la forte personnalité de Descaves que le ministre de la guerre cassa jadis de son grade pour avoir écrit Sous-Offs, et dont plusieurs pièces, comme La Clairière, firent tant de bruit.

M. Lucien Descaves nous confie…

Malgré la surcharge qu’ajoutent deux répétitions par jour à un labeur déjà accablant, M. Lucien Descaves accueillit fort aimablement le rédacteur en chef de La Revue Limousine et l’honora d’une confidence inédite :


Voici un détail que votre revue sera la première à publier :

Le Cœur Ébloui paraîtra le 11 décembre dans l‘Illustration. Le 4e acte contiendra une scène non représentée au théâtre Daunou - pour des raisons que je ne dois pas divulguer - mais qui sera jouée ailleurs, à Bordeaux, à Limoges sans doute… Ceci vous explique que certains critiques aient senti que ce dernier acte laissait quelque chose à désirer. D’ailleurs, c’est là une règle : on ne fait jamais jouer la pièce qu’on a écrite !… Là aussi, il y a loin de la coupe aux lèvres !

Et comme nous demandions à l’académicien ses préférences parmi son œuvre :

Mes préférences vont à La Clairière et Oiseaux de passage, que j’ai faites avec Donnay. Nous en avons, d’ailleurs, une troisième en train…

Ainsi parla Lucien Descaves qui voulut bien adresser à ses lecteurs limousins le souvenir autographe que vous verrez ci-dessous et où il rappelle sa longue collaboration à la presse limousine.
~ R.L. ~

La presse parisienne publie chaque jour de nouveaux et sincères éloges sur le Cœur Ébloui. Robert de Flers dit, dans le Figaro, que "M. Lucien Descaves vient de remporter le plus grand succès de sa carrière" ; Edmond Sée parle de "l’assainissement de l’art dramatique contemporain" ; Pierre Nozière ajoute qu’il entendit là "quatre actes simples, intelligents, émus, dont la sensibilité fait songer à Dickens et Alphonse Daudet". Ajoutez à cela l’admirable critique de G. de Pawlowski et vous comprendrez pourquoi notre distingué collaborateur, M. Paul Lagrange, a tenu à présenter à nos lecteurs cet événement dramatique.